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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret

Les tire-bouchons

Raoul Ponchon· 64 vers

Le Sage ne sort jamais sans son tire-bouchon.

UN jour, un vénérable abbé— De ceux qui portent crosse et mitre —S’étant le matin bien levé,Tint ce discours à son chapitre :

« Mes enfants, comme vous voyez,Le temps promet d’être superbe.Nous allons, si vous m’en croyez,De ce pas déjeuner sur l’herbe.

« Emportons quelques poulets froidsEt autres fruits dans des corbeilles,Plus force bouteilles… je croisQue la prudence le conseille. »

À ces mots, nos bons cordeliersHurrèrent, comme on s’imagine,Les uns se ruant au cellierEt les autres à la cuisine.

Les paniers remplis, on partitEt l’on bouffa du kilomètre,Histoire d’être en appétitPour cette godaille champêtre.

Après deux heures sinon troisDe marche, loin du monastèreIls pénétrèrent dans un boisSaturé d’ombre et de mystère.

« Ma foi ! l’endroit est merveilleux,Dit l’abbé. C’est là qu’on opère.Nous y serons comme des dieux.Qu’en pensez-vous, mes petits pères ?

« D’autant mieux que j’ois ramagerUne source vraiment propice,Où nous allons presto plongerNotre vin pour qu’il rafraîchisse. » —

« Que voilà qui est bien parler ! »Clamèrent en chœur les ouaillesEn se hâtant de déballerEt bouteilles et victuailles.

Déjà le couvert était mis,Chacun affûtait sa mâchoire…Quand l’abbé leur dit : « Mes amis,Avant que de manger et boire,

« J’estime qu’il serait décentDe faire une courte prière.Bénissons le Dieu tout-puissant.Prenez-moi votre bréviaire… »

Or, ils se fouillèrent partout,Pas de bréviaire. Ô disgrâce !On ne saurait songer à tout…« C’est bien — dit l’abbé — qu’on s’en passe.

« Vous en serez quittes ce soirPour dire double patenôtre.Buvons toujours, et sans surseoir.Oh ! oh ! en voici bien d’une autre…

« Faut-il que je sois cornichon !N’ai-je pas oublié moi-mêmePar malheur, le tire-bouchon !Comment résoudre le problème ?

« Eh bien donc, nous boirons de l’eau,À la guerre comme à la guerre.Certes, ça n’est pas rigolo,Mais que diable peut-on y faire ! »

Lors, nos moines, au même instant,Qui redoutent ces anicroches,Firent voir qu’ils avaient autantDe tire-bouchons que de poches !

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources