La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Loin de la joie
OR, une fois la noce faite,Une fois tus les violons,Remisés les habits de fête,Bijoux trop lourds, manteaux trop longs,
Le Prince aima sa JouvenetteCertainement pendant huit jours ;Mais — tel un air de clarinette —Ça ne peut pas durer toujours.
Il trouva que la bergeretteHors les heures d’effusionAvait une âme trop simplette,Manquait de conversation ;
Et, de même aussi, la natureQui l’avait un instant distrait,Lui parut sans littératurePar conséquent sans intérêt.
Cependant que sa douce reineÉtait telle qu’au premier jour,Délicieusement sereineEt toute confite en amour.
Un jour donc, d’humeur plus grognonne,Il lui dit à peu près ceci :« Non, décidément, ma mignonne,« On se rase par trop ici ;
« Certes, c’est charmant la campagne,« Mais quand il pleut, c’est embêtant,« D’ailleurs, il faut que je regagne« Ma capitale où l’on m’attend.
« Aussi, c’est chose décidée,« Demain au plus tard nous partons…« — Eh quoi ! tu pleures ? quelle idée ? —« Fais nos malles, prends tes cartons. » —
Dès arrivés — quelle folie ! —De ce Prince le premier soinFut de reléguer sa jolieEt douce dame dans un coin
Du palais, parmi des femellesSans nombre, là pour la servir,Mais qui bien plutôt, les chamelles,S’empressèrent de l’asservir ;
Car, tandis qu’une orde mégèreÔtait à cette pauvre enfantSes humbles habits de bergère,Une autre, d’un air triomphant,
Lui passait une robe à traîneOù l’or le disputait à l’orEt sur son front de souveraineFaisait ruisseler un trésor.
Puis, on lui farcit la cervellePour qu’elle fût à la hauteurDe sa situation nouvelle,De maint maeterlincquois auteur ;
On lui fit avaler des prosesÉcrites — on croit — par Hermès ;Elle eut des docteurs ès névrosesEt des professeurs de barrès.
— C’était l’ordre formel du PrinceQu’on l’éduquât à son instar,La trouvant beaucoup trop « province »Pour lui, somme toute, un César !
Il l’avait donc mise en consigne,De la sorte, jusques au jourQu’elle serait capable et digneDe paraître devant sa cour.
« Je suis la très humble servante,Disait-elle — de mon seigneur,Je veux bien devenir savante,Si ça peut faire son bonheur. »
L’amour qui fait tant de miraclesEn fit un de plus. Elle appritTout ce qu’on voulut, sans obstacles ;Elle devint femme d’esprit.
Et même, en moins d’un an bissexte,Elle put lire — oh ! mais très bien —Ibsen et Bjœrnson dans le texteComme le patois sarceyen…
Si bien qu’un jour, jour d’allégresse !On vint apprendre au souverainQui jouait avec la… négresse,Que sa femme était « dans le train ».
Cela le jeta dans l’extase.Il voulut aussitôt la voir,Et dès qu’elle eût dit une phraseIl s’étonna de son savoir.
Dès lors, jour et nuit, lui et elleAvec le même cher émoi,Et l’aide d’une forte échelleDescendaient au sein de leur moi ;
Sans autre soin qui les réclame,Nuit et jour chacun d’eux plongeaitDans ses respectifs états d’âme,À faire envie à P. Bourget ;
Ils mangeaient pour toute cuisineDes bouquins de Schopenhauer,Tout en se piquant de morphineEt se gargarisant d’éther.
Bref, à bout de leur énergie,Ces deux Chinois de paraventMoururent de… psychologieSans avoir fait le moindre enfant.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources