La muse gaillarde, 1876‑1924· Les belles paroles
Pages d’album
I
AUTREFOIS, nos belles annéesS’en allaient tout droit devant elles,Et s’imaginaient immortellesLeurs éphémères destinées.
Folles, rieuses, mal peignéesEn désordre, ces jeunes féesGalopaient, de ciel bleu coiffées,Et cueillaient les fleurs à poignées.
Elles s’en allaient, les coquettes,Humant l’air frais de l’Espérance,Avec une telle assurance !Vers on ne sait quelles conquêtes ?
Le ciel suspendait ses écharpesDe clarté sur ces belles gueusesEt dans les forêts lumineusesLes vents chantaient comme des harpes.
Las ! peu d’elles sont revenuesAyant conquis de périssablesEt fragiles châteaux de sablesEt de vains palais dans les nues.
II
Nous avons vécu notre jeunesseComme des enfants insoucieux,Étant les plus fous que je connaisseSous la voûte des cieux.
Quelle joie avons-nous eue, en somme ?Quel misérable contentement ?Avons-nous joui de l’art d’être hommePendant un seul moment ?
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources