La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret
Pourvu que…
JE n’ai pas trouvé de moelleDans l’os qui m’échut, pourquoi ?Je suis né sous une étoilePitoyable, sur ma foi.
Mais comme j’ai l’humeur bonneJe m’en moque un peu, pourvuQue le magnifique AutomneSoit de raisin bien pourvu.
Pourvu que la ProvidenceDont je vénère le doigt,Sème avec indifférenceDe bons endroits où l’on boit,
Où je puisse passer touteMa vie hors de ma raison,Quitte à ce que l’on me fouteComme un tambour, en prison.
Pourvu que je puisse boireAutant que j’ai déjà bu,Que mon estomac, — ma gloire ! —Ne devienne tôt fourbu.
Pourvu que mon cheveu friseEt se trémousse ma dent ;Et que jamais je ne liseÇa que fait madame Adam.
Pourvu que toujours j’ignoreQuel est le gouvernementSous lequel on nous décoreChaque jour, en nous levant.
Pourvu que ma trogne brilleComme un casque bien fourbi ;Que tout se passe en familleComme chez monsieur Grévy.
Pourvu que moutons, espècesDe machines à gigots,Aient de plus en plus leurs fessesÉprises de haricots ;
Pourvu que ma dernière heureSe passe à baiser tes yeux,Ô bon Vin ! et que je meureSur ton sein délicieux.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources