La muse vagabonde, 1876‑1924· Deuxième partie Saisons et paysages
A moi-même
Ainsi donc tu t’obstinesA traîner tes bottines,Que tu payas bon prix,Sur le pavé des ruesEmmi les dos, les gruesDe ton affreux Paris ?
Il te faut ses délices,Ses profanes offices,Ses poires, ses filous,Toutes ses faribolesToutes ses rocambolesEt ses fêtes des.fous ?
En ce moment, je pense,Tu te mets en dépense— Va, je te vois d’ici —Pour la grande semaine.T’es là qui te surmènes,O viveur endurci !
Tu ne peux faire balteAilleurs que sur l’asphalte,Il n’est pour toi de cielQue celui qui voisineAvec cette machineDite la tour Eiffel !
Tu ne saurais, jeune homme,Élève gastronome,Te passer de ton painDe Paris, chimériqueEt qui vient d’Amérique,Et de ton vin mal peint.
A ces jeux, mon compère.Tu laisseras ta paireDe… légumes nerveux,Ton estomac d’andouilleEt ta rare menouille,Ainsi que tes cheveux !
Fuis, naïve pécore,— Il en est temps encore,Car tu n’as guère plusDe cinquante ans aux prunesVa rire avec ta bruneDans les bois chevelus.
Allons, viens, qu’on t’enjôle.Tu verras que c’est drôleDe béquiller du painQui n’a rien d’illusoireEt, qui mieux est, de boireDu vin en fleur de vin.
Tu verras, pauvre buse,Que ce Paris t’abuseDont tu fais tes choux gras ;Et que notre natureVaut ta littérature,Avec tout son fatras.
Tu verras que nos mômesNe sont pas des fantômes,Et qu’il vaut mieux aussi,Laissant là ton carbonePlace de la Sorbonne,T’oxygéner ici.
Quand le désir te gagneD’aller à la campagne,C’est pour un jour ou deux,Mais tu reviens bien viteT’agiter dans l’orbiteDe ton Paris hideux,
Dans ton Paris du diable,Effroyable, incurable,Qui m’apparaît, là-bas,Vague comme une choseDont ma mémoire closeNe se souviendrait pas.
1898
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources