La muse vagabonde, 1876‑1924· Troisième partie Choses et gens
Messes et fleurs
Les gerbes et les couronnes jetées
à profusion sur les chars funèbres
s’accordent mal avec les graves leçons
de la mort. Voilà pourquoi nous
voudrions leur substituer un certain
nombre de messes.Le Père HIPPOLYTE. (Cité par Le Temps.)
Tu crois donc, mon vieux Polyte,Qu’une messe faciliteLe Ciel aux bons refroidis ?Que des prières qu’on paieFranchissent la moindre haieDes jardins du Paradis ?
Ah ! quelle erreur est la tienne !A cette éternelle antienneTu devrais bien dire adieu.Les fleurs, quoi que tu en dises,Ce sont là des marchandisesPlus agréables à Dieu.
Et la Vierge souveraine,La Madone plus que reine,Qui trône auprès de son fils,Au-dessus des saints Apôtres,Préfère à tes patenôtresLa moindre gerbe de lys.
Cela n’est pas un mystèreQue les fleurs sont sur la terrePour nous attester les Cieux.Les humbles comme les fières,Elles servent de prièresAux mortels insoucieux.
Elles furent aussi faitesAfin d’augmenter nos fêtesEt diminuer nos deuils ;Elles nous furent donnéesEncor pour nos hyménéesEt pallier nos cercueils.
Le parfum de leurs corollesValent toutes les parolesTous les encens, crois-le bien.Les fleurs, ô marchand de messes,Sont nécessaires, expresses,Ne se remplacent par rien.
O Polyte, tu te trompesAvec tes funèbres pompes.Quoi ! Les fleurs sont peu d’accordAvec les leçons si gravesDe la Mort ? Oh ! oh ! mon brave,Dieu te soit miséricord !
Tu tombes dans l’hérésie.La fleur, de tout temps choisie,Fut toujours acte de foi.Et tes messes de ténèbreQui rendent la mort funèbreN’en sauraient tenir l’emploi.
Pour moi qui suis un champêtre,Quand tu me verras, ô prêtre,Couché sur mon dernier lit,En place que tu croasses,D’une fleur fais-moi la grâce,Ne fût-ce qu’un pissenlit.
1904
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources