La muse vagabonde, 1876‑1924· Deuxième partie Saisons et paysages
La dent de Merdasson
Excelsior !
Les montagnes de la SuisseSont trop hautes pour ma cuisse,Jungfrau, Mont-Rose ou Mont-Blanc…Trop hautes ou font semblant.
D’autre part aller en Suisse,Se peut-il que je le puisseSans escalader un pic ?…Mais lequel ? Voilà le hic.
Ces diablesses de montagnesVont bossuant les campagnesAu point qu’on ne trouve pasDe plaine pour faire un pas.
Je résolus donc en sommeDe promener mon bonhommeSur un de ces monts altiers.Et, pendant huit jours entiers,
A l’instar de Bonaparte,Je rêvai sur une carteOù l’on voyait en reliefJusqu’au mont le plus brief.
J’admirai, j’admire encore,Que pour que nul n’en ignore,Son ingénieux auteurAvait fixé leur hauteur.
Il était de ces montagnesPlus en l’air que des tours magnesOu que des tours de Babel,Même que des tours Eiffel.
Il en était de plus bassesQue des airs de contrebasses,Gravissables à loisir ;J’eus vite fait de choisir.
Une me plut davantageA cause de son étage,Et dont la dent sans façonÉtait Dent de Merdasson.
Voilà, dis-je, mon affaire ;C’est l’ascension à faire.Aussi bien, le lendemain,Mon alpenstock à la main,
J’entrepris son escalade.Ce fut comme une baladePour moi, cette ascension,Soit dit sans prétention.
Lors crue je fus à la cime,Je vis une rarissimeBarbe, épaisse comme trois,Et j’entendis une voix
Qui sortait de cette barbe— Telle d’un mur la joubarbe. —C’était la voix du Bon Dieu :« Que viens-tu faire en ce lieu,
Disait-elle, de vertige ?— Lieu, toi-même, répondis-je,Je viens justement te voirPuisque tu veux le savoir.
— Apprends donc, pauvre imbécile,Que me voir- n’est pas facile ;Il te faudrait faire un pasDe plus. Car je n’aime pas
Les ambitions médiocres.Peut-on se contenter d’ocresQuand on voit mes firmamentsConstellés de diamants ?
Vois-tu, pour être mon hôte,Il n’est de cime trop haute :Va, monte encore, et demainJe te donnerai la main. »
1891
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources