La muse vagabonde, 1876‑1924· Troisième partie Choses et gens
Arthritisme
— Comment faites-vous sans médecins ?.
— Nous mourons nous-mêmes.(Sagesse des Nations.)
Non, vraiment, c’est ébouriffantCe que la Faculté défendAux pauvres arthritiques —Dont je suis — en tant que boissonEt nourriture ! J’ai soupçonQu’elle tourne au tragique.
Elle défend tout, notammentJe ne sais pas quel alimentA ses yeux trouve grâce :Tu ne sais quoi boire ou mangerQui ne soit pour endommagerTa fragile carcasse.
Les bons vins charrient des graviers —Dit-elle — viandes et gibiers,Poissons, fruits et légumesContiennent tel affreux ferment…C’est à se demander commentJusqu’ici nous vécûmes ?
Les chefs-d’œuvre de nos VatelsComme au monde il n’en est de telsSont des plus pestifères ;Et par un hasard singulierLes mets que tu dois… oublierSont ceux que tu préfères.
Il te faut remplacer celaPar de la chimie, et voilà !Ou bien de la sangsue !Tu peux aussi boire de l’eau,Mais quand je pense à ce lolo,Au même instant j’en sue.
De l’eau ! cher lecteur, mon fifi,Tu sais que toujours, j’en fis fi,Et que je persévèreAvec quelques bons compagnons.Que si parfois nous l’employonsC’est pour rincer nos verres.
Pourtant n’étant pas entêté,Sur la foi de la FacultéPendant une décade,Je me suis privé de tous metsEt de tout vin hasardeux, maisJ’en suis encor malade.
Alors j’ai, comme tu dirais,Tout de suite arrêté les frais :Tel est mon caractère.N’ayant plus que quelques printemps— Quand je dis printemps, je m’entends, —A vivre sur la terre,
Je ne vais pas les employerSinistrement à me soigner,A l’époque charmanteOù notre Vigne tout en orA repris un nouvel essor,Et quand la soif augmente !…
Laissons donc là tous nos Purgons,En définitive, et morguonsL’artério-sclérose.Pourquoi se donner du tintouin ?Buvons un peu plus, vivons moins,Comme a si bien dit Chose !
1913
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources