La muse vagabonde, 1876‑1924· Cinquième partie A la manière de…
L’amour et l’abeille
Imité vaguement d’Anacréon.
Un jour, tandis crue sa mèreAvec le dieu des combats,Son époux intérimaire,S’amusait sans cadenas.
L’enfant Amour, dont le rôleÉtait de muser plus loin,Musait plus loin. Et mon drôleS’en acquittait avec soin.
Il courtisait les fleurettes,Poursuivait les papillons,Se roulait dans les herbettesA cul-nu, sans pantalons.
Quand, d’une vermeille rose,Hélas ! tout à coup, voilàQu’une abeille, en elle close,Surgit, qui le harcela.
Et sur sa main poteléeIl sentit une chaleur.En la voyant tout enfléeEt qui changeait de couleur,
Il poussa des cris d’orfraieEt se dépêcha d’abordVers sa mère Cythérée :« Maman, dit-il, je suis mort ! »
Vénus prit ce s ans-culotte :— Va, ce n’est rien mon chéri.Et, soufflant sur sa menotte,Lui dit : — Te voilà guéri.
Mais qui donc, enfant de puteDe la sorte t’arrangea ?Tu as dû chercher dispute,On veut croire, à quelque chat ?
Est-ce Thalie ? Euphrosine,En plaisantant avec toi ?…Ou si ce n’est qu’une épineQui t’aura piqué… dis-moi ?
— Non, maman. C’est une bêteGrosse comme un éléphant,Avec des crocs plein la têteEt des ailes, dit l’enfant.
— Bon. Je sais. C’est une abeille,D’où nous vient le miel friandEn tout, comme lui vermeille,Fit Vénus en souriant.
Si donc une bestiolePeut te causer ce bobo,Qui te fait perdre la fiole,Songe alors, méchant crapaud,
A cette affreuse blessureQue, toi, tu boutes au cœurAvec tes dards ! Je t’assureQue l’on en meurt de langueur.
Tu ne m’as pas épargnée,Moi, ta pauvre mère. Et siJe n’avais été soignéePar le docteur crue voici…
1914
57 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources