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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Quatrième partie Les grandes odes

Sur la mort d Arsène Houssaye

Raoul Ponchon· 120 vers

J’ai vu, le bicorne en bataille,Un gendarme de corbillardTrimballer comme une futailleUn jeune et beau défunt vieillardA peine âgé de seize lustres,Hélas ! et non des moins illustres,Qui sut sans efforts ni douleursDescendre le cours de la vie,L’âme en toutes choses ravie,Mollement, en bateau de fleurs.

Vraiment, il serait trop baroqueQue je pleurasse ton trépas,O vieillard ! D’ailleurs Jules RoquesPour pleurer ne me paye pas.Et puis, si sur la Terre immonde,Le seul bonheur est d’être au mondeQui donc fut plus heureux que toi ?Pourquoi te plaindrai-je ? Au contraireSi le bonheur gît sous la terreTu l’es plus encore, alors quoi ?…

Dès ton enfance saine et sauveTu sus, ayant formé ce vœu,Empoigner l’occasion chauvePar son unique et seul cheveu.Toujours tu fus veinard, en somme ;Toujours coula la forte sommeEntre tes doigts épiscopaux,Et, quel qu’ait été ton commerce,Chez toi les ors plurent à verseComme chez Zola les crapauds.

Un atroce désir de plaireTe fit des amis par monceaux ;Tu ne connus pas la colèreContre les mufles et les sots.Le cœur et la poche facilesTu perpétuais ces bacillesAssez désinvolturément ;Et tout ce bouillon de cultureTe payait d’un — par aventure —« Il est charmant ! il est charmant ! »

Or Badinguet vint, tel Malherbe.Il fut l’homme qu’il te fallait,Le César futile et superbe,Ton Messie et ton Paraclet.S’il n’était pas venu, peut-êtreQue c’aurait pu te compromettre,Mais il vint !… tableau des tableaux !S’exila la Mélancholie.Et qu’est-ce que fit la Folie ?Ben, elle agita… ses grelots.

Tes salons furent sous l’EmpireIllustrés de ce que ParisComptait de meilleur et de pire.Tu n’avais pas de parti pris.Les Fleury et les NiewerkerkeVenaient tout exprès de DunkerqueChauffer à ton feu leurs bastaux,Et débiter des mièvreries,Même à tes petites chéries,Parmi tes fleurs et tes cristaux.

Ta capricieuse narineRemuait avec voluptéLes femmes de toute farineQui se ruaient à ton côté.Allant tour à tour des gonzessesAux indiscutables duchessesQui se disputaient ton mouchoir,Tu pouvais voir par ribambellesLes plus belles, les plus rebelles,Entre tes bras se laisser choir.

La voilà l’existence folle !Horace coupé de Lauzun.Certes, ton époque frivoleTu la vécus comme pas un.Et, pour me servir d’une imageQu’il serait à coup sûr dommageDe laisser plus longtemps moisir :Couronné de lys et de roses,Tu noyas les soucis morosesDedans la coupe du plaisir.

D’une plume soporifèreTu faisais des livres, mais tuPouvais aussi bien n’en pas faire.C’eût été là trop de vertu.Hélas ! cette littératureQui n’était d’aucune lectureSemble bien n’avoir occupéQue quelques prêtresses du ventre,Et du diantre en quelque sorte, entreDeux séances de canapé.

Peu combatif de ta natureTu rompis des lances fort peuAu temps où la littératureComme un seul homme allait au feu.Pour n’abîmer point ton physiqueTu t’étais mis dans… la musique.Un certain talent d’amateurFit que l’inconsolable veuveQui répond au doux nom de BeuveS’écria : « Bravo l’amateur ! »

Rien qu’à voir cette liste folleDe tes sombres in-octavo,Cela vous flanque, ma parole,Un élancement au cerveau.Et quand il s’agit de les lireOn tombe alors dans le délire :Personne encore n’a résisté.Vraiment, par Vénus immortelle !On est effrayé d’une telleInféconde fécondité.

Si tu ne fis pas à la MuseQuelque bel enfant bien portantMaintes fois, d’un doigt qui l’amuse,Tu sus la duper un instant.Mais la garce est une gaillardeQui entre les bras ne s’attardeDe qui ne sait pas la dompter.Et ce n’est pas une caresseQui la rendra votre maîtresse,Il faut plus long lui en conter.

1896

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources