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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Sixième partie Fables et contes

L’oiseau incomestible

Raoul Ponchon· 54 vers

Des braconniers en leurs filetsAvaient pris nombre d’oiseletsEt leur préparaient un sort pire,Car ils voulaient les faire cuire..Quand, tout à coup, ils retirèrentDe leurs rets un petit oiseau. . . . . . . . . .Dont d’abord ils s’estomirèrentEt qu’ils crurent un fin morceau.

L’un s’apprêtait à le plumer,Lorsque la pauvre bestioleJacassa comme une piboleEt tâcha de les désarmer.« O braves compagnons, dit-elle,Je suis grosse comme le poing.Je n’existe autant dire pointA votre pitié j’en appelle.Au surplus, je ne vaux pas cherComme nourriture. Ma chairEst coriace, incomestible,Et d’une amertume indicible.En revanche, je sais chanter,Et si vous daignez m’écouterPendant votre manger et boire,Je dégoiserai sans compterLes beaux airs de mon répertoire. »

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.Et ces crapules en effetL’épargnèrent. Et cela fit queIls festinèrent en musique.

Le Poète est précisémentPareil à cet oiseau charmant.Parmi les hommes, solitaire,Il n’est bon qu’à chanter sur terre.Laissez-le vivre dans son coin,Loin de vos querelles, et loinDe vos immondes politiques,Il se fout de vos républiques,La Beauté lui prend tout son soin.Il ne comprend rien à vos villes,A vos dissensions civiles,Il n’a qu’un pays, c’est le ciel,Et qu’un devoir essentielA partir du jour qu’il sait lire,C’est racler de son mieux sa lyre.Considérez, si vous voulez,Qu’il est un plaisant phénomène ;Mais, de même, vous rappelezQu’un Dieu supérieur le mène.Et puis… tuez-le, mangez-le,Si le cœur vous en dit, parbleu !Il est un être de souffranceÉternellement sans défense,Mais, pauvres gens, ne croyez pasQue vous en deviendrez plus gras

1905

54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources