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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Sixième partie Fables et contes

La reine de Saba

Raoul Ponchon· 72 vers

En lisant les vers… mystiquesDu Cantique des CantiquesLa jeune Balkis pensa :« Je me sens le cœur champêtre ;Dieu, quel gaillard ce doit êtreCelui qui vous exhala !

« C’est tout à fait mon affaireComme je n’ai rien à faireJe brûle de l’aller voir.Sommes aujourd’hui le douze ;Le treize donc je l’épouse,C’est là mon plus cher espoir. »

Elle appelle sa nourrice,Lui dit son royal caprice,Et voilà la chère enfantQui se pare, se bichonne,Puis elle califourchonneLa trompe d’un éléphant

Derrière elle hurle, bêle,Glapit une ribambelleD’okopis et de jumarts,Chargés d’or, d’encens, d’ivoire…D’autruches à n’y pas croire,De chameaux de cauchemar :

Autant de dons pour le MaîtreEt pendant un kilomètreC’est un émerveillement.Bientôt la petite folleDonnait une croquignoleA son cousin Soliman.

Heureusement que le sireÉtait en humeur de rire,Mais quand il sut ses projets :« Songe, avant que tu t’enflammesQue j’ai déjà sept cents femmes.— Las ! dit-elle, je le sais.

Puis ils se mirent à table.Les mets les plus délectablesFurent servis, et des vinsIndiscutables, sublimes,Émoustillant leurs escrimesSur l’homme et ses quatre fins.

Il lui lançait des répliquesDéfinitives, bibliques,Pour montrer son gai savoir.Et la mignonne princesseSentait, sous tant de sagesse,Son petit cœur s’émouvoir.

Car il parlerait encore,Mais voici qu’elle l’imploreEt du geste et du regard :« C’est l’heure de la sieste,Va, tu me diras le resteSur le minuit — pour le quart. »

Le lendemain, autre antienne.La petite SabéenneAvait l’air désappointé.« Il a raison, pensait-elle,Ce Soliman en dentelle,Tout sur terre est vanité.

Et comme le vieux monarqueVoyant qu’elle se rembarqueLui fait voir un gros souciEt lui jure sur son âmeQu’il veut la prendre pour femme,Elle lui répond : « Merci

Pour les trésors de sagesseDont tu me fis grand largesse,Mais, au pays de Saba,Nous tenons pour un principeQu’il n’est pas besoin de pipeA qui n’a pas de tabac. »

1904

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources