La muse vagabonde, 1876‑1924· Deuxième partie Saisons et paysages
Sensations de Bretagne
Pour André Theuriet.
Donc, parmi les bretonnesCités dont tu t’étonnes,Bonhomme Theuriet,Et que ta plume rude,Sans préalable étude,Hier inventoriait,
Avec transport tu citesCe trou d’AmalécitesQu’on appelle Morgat ;Et de plaisir tu rotesEn contemplant ses grottes :C’est vraiment d’un gaga.
Tu nous chantes ses grèves,Ses villes veules, brèves,Qui ne sont pas d’ici,Et qui n’ont pour toute ombreQue le feuillage sombreDe trois brins de persil ;
Son hôtel confortable,Le menu de sa tableEt son jardin anglais,Ses massifs, jeux de quilles,Ses Hermann-Paul familles,Qui jouent à être laids.
Moi qui te croyais êtreUn artiste champêtre,Tomber dans ce panneau !Pour un peu, Jean-Marie,Tu voudrais, je parie,Y voir un casino.
Ma foi, plus je t’écoute,Plus je n’y comprends goutte,Je te le dis sans fard ;C’est bien le plus — sans faute —Banal coin de la côteComme le plus blafard.
Et, qui plus est, tu bêchesCe fier endroit de pêche,Notre Douarnenez,Cette perle tombéeTout au fond de la baieSi chère aux raffinés.
Et la belle couronneDe bois qui l’environneN’est-ce point fabuleux ?Sa flotte qui radineDes pêcheurs de sardine,Avec leurs filets bleus !
Ses environs sublimes,Ses vallons et ses cimesEt sa plage du RizEt tel point de repère ;Tu sais, zut mon compèrePour Morgat et Paris !
Sans compter que les fillesY sont assez gentillesAvec de beaux nénais ;En faut-il davantagePour les gens de notre âge,Pour les hommes bien nés ?
Si Morgat a des sitesDont ses AmalécitesOnt les yeux étonnés,Des Anglais et des grottes,Douarnenez a des crottesDont s’étonnent les nez.
Tout y est encor fruste,Simple, antique, robuste,Y pue un peu, mais quoi ?Si l’on craint ce parageQui sent le Moyen AgeIl faut rester chez soi.
Bien sûr qu’un jour ou l’autreIl ne sera plus nôtre,Ce pays fortuné ;On le striera, de rues,Il y naîtra des grues :Pauvre Douarnenez !
Le progrès et le resteGagnent comme la peste,Tout s’en va, s’en ira,Hélas ! Et, mon cher maître,Un temps viendra peut-êtreOù l’on le balaiera.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources