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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Sixième partie Fables et contes

La mort et le vieillard

Raoul Ponchon· 48 vers

Un vieillard râlait sur sa coucheSouffrant tous les maux d’ici-bas.Déjà bleuissaient à sa boucheLes violettes du trépas.

Cependant d’aurore en auroreTrahi par le cruel Destin,Pour souffrir chaque jour encoreIl s’éveillait chaque matin.

« O Mort ! abrège mon martyre,Criait l’infortuné vieillard,Il importe peu que j’expireUn peu plus tôt, un peu plus tard.

« Je n’ai vécu que trop d’annéesEt j’aspire à l’éternel soir,Car dans mes prunelles fanéesLe monde se reflète en noir.

« Je n’attends plus rien de la vie.Compte, au lieu de me l’acquérir,A la jeunesse inassouvieLe peu qui me reste à courir. »

Et voilà que soudain, hagarde,Sous son masque de carnavalIl vit l’effroyable camardeDebout sur son seuil, à cheval.

« Enfin ! dit-il, que tu es bonne,Toi qui si longtemps me leurras. »Et tout ainsi qu’à la MadoneIl lui tendit ses maigres bras.

Mais elle éperonna sa bêteEt continua son cheminSans seulement tourner la têteVers ce vieillard en parchemin.

Plus loin, dans les vertes prairies,Deux amants beaux et bien vivantsFaisaient mille folâtreries,Vous eussiez dit de deux enfants.

Ils ne connaissaient de la vie.Les pauvres petits ! que l’Amour,Et leur âme était asservieL’une à l’autre et sans nul retour.

Ils allaient joyeux par la plaine,Souriant de leurs yeux d’avril.Les vents retenaient leur haleinePour ne point troubler leur babil.

Et voici que la Mort affreuseRageusement fondit sur eux,Et d’un geste prit l’amoureuseDans les bras de son amoureux.

1905

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources