La muse vagabonde, 1876‑1924· Sixième partie Fables et contes
Le diable et le gabelou
C’était un de ces brigadiersFérocement dans les douanes,Qui semait, du côté de Vannes,L’effroi chez les contrebandiers.
Un jour, il allait à la foire,Quant il vit surgir devant luiUn être bizarre, inouï,Qui lui dit : — Eh bien, pauvre poire,Où donc vas-tu ?… J’y vais aussi.— Chercher du tabac… — En voici.Et, même, je le recommande,C’est du tabac de contrebande.Que si tu veux aussi du feu,J’ai là mon briquet de famille.Il n’y manque que l’estampille.Le feu, ça me connaît un peu…Et, craquant un doigt à sa jambe,Voilà-t-il pas son doigt qui flambe.— Oh ! mais, tu es donc le Maudit ?Fit le gabelou. — Tu l’as dit.
— Ainsi donc, tu vas à la foireY travailler de ton emploi,Comme moi du mien, je veux croire.Des gens comme toi, comme moi,Peuvent bien avouer sans rireQu’il y a toujours de quoi frireDans les foires…Le gabelouN’en menait pas large du tout.Mais il n’avait de chance aucuneD’échapper à son compagnon.Alors, maudissant son guignon,Il fit bon cœur contre fortune.
Au bout d’un temps, un peu remisDe sa frayeur bien excusable,Notre brigadier et le DiableÉtaient une paire d’amis,Qui causaient de façon champêtre.Or, voici qu’ils virent paraîtreUne furieuse mamanCourant après son garnement,Et qui criait de belle sorte :« Vaurien, que le Diable t’emporte ! »
— Prends-le donc, dit le gabelou,Puisque sa mère te le donne.— Non. Je ne suis pas un filou.Je ne prends que ce qu’on me donneDe bon cœur et qu’on m’abandonneSans possible regret plus tard.Et, si je prenais ce moutard,Tu vois d’ici la maman, mince !Va, va, je suis bien meilleur princeQue tu ne crois. Allons-nous-en.
Ils firent encore une lieue,Puis trouvèrent un paysanTirant son cochon par la queue,Lequel ne voulait rien savoir,Mais poussait sa clameur porcineComme quelqu’un qu’on assassine.« Ah ! tu ne veux pas ?… tu vas voir(Criait son maître pitoyable).Au fait, non… Tiens, va-t’en au diable ! »— Prends ce cochon, il est à toi,Dit le brigadier.— Non, ma foi.Je ne dois pas me le permettre.Vit-on jamais aucun terrienDonner son cochon, et pour rien ?Vois, déjà, regarde son maître.Admire comme il court aprèsEt comme il a la jambe prompte !— Certainement. Mais, à ce compte,Tu ne feras jamais tes frais.— Oh ! que si fait ! Espère, espère. »
Un peu plus loin, nos deux compèresSurprirent des contrebandiersBien connus de notre douanier.Or, dès que ces messieurs le virent,Vous comprenez s’ils déguerpirentEn s’écriant tout d’une voix :« Le Diable l’emporte ! »— Tu vois,Fit le Malin, ces gens que j’aimeTe donnent à moi de bon cœur…Je crois qu’il n’y a pas d’erreur.Eh bien, je t’emporte de même. »
1921
86 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources