La muse vagabonde, 1876‑1924· Quatrième partie Les grandes odes
La question du fromage
A mon ami Archbold-Aspol
Aujourd’hui, mon jour de ramage,J’ai décidé de m’employerA rimer d’un certain fromageQu’un ami vient de m’envoyerDu fond perdu de sa province :Il n’est pour moi sujet si minceOù je n ?ai matière à hâbler.J’en rimerai donc, et j’ajouteQue si ce sujet vous dégoûteVous n’aurez qu’à vous en aller.
On va me dire que ça pue,Le fromage ! Allons donc ! Vraiment ?..Tout ça dépend du point de vue,De l’occasion… du moment…Moi, j’en mange et point ne m’en cache.Je serais un vrai veau de vachePrivé de tout discernement,Si je n’aimais jusqu’au délireLe fromage crue sur sa lyreChanta le bon gros Saint-Amant.
Que l’on voit des êtres cocasses !Je connais de ces délicatsSe gorgeant de vertes bécassesQui ne sont que d’affreux cacas ;J’en sais que la grâce accompagne,Qui, sous prétexte de campagne,Respirent avec voluptéL’haleine plutôt un peu forteQue le vent du soir leur apporteDe Paris si joli, l’été.
Quoi qu’il en soit du personnage,Il pue ?… eh bien tant pis pour lui :Il peut bien puer à son âgeCar il n’est pas né d’aujourd’hui,Il s’en faut bien. Où diable lus-jeQu’il puait avant le déluge,Ce fromage tant détracté,Quand les peuples à leur auroreN’en étaient, pour tout dire, encoreQu’au simple régime lacté.
Les Anciens le considérèrentComme un présent cligne des Dieux.Et les bons lyreurs l’honorèrentEn des poèmes radieux :Les Lucullus les plus notablesNe le dédaignaient sur leurs tables,Et Guéneau vous dira, messieurs,Qu’il en trouva dans les Égyptes.Pétrifiés au fond des cryptesEmmi des objets précieux.
De nos jours, c’est la même chose,Bien qu’en aient des esprits pervers.Sa -gloire n’est non plus en cause :Multiple, ondoyant et divers,Il est répandu par le monde.On retrouve ce « gueux immonde »A l’est, à l’ouest, au sud, au nord,Et je crois qu’en cette occurrenceC’est le noble pays de FranceQui tient le fromageux record.
O Fromages de ma patrieEt vous de l’étranger aussi,Accourez ça, la coterie…Diable ! on vous sent déjà d’ici.— Trop tôt, Livarot… sale bête…Mais, voici la Flore complète,Si j’en crois mon flair, d’artilleur.Ne bougez plus, crue l’on vous goûte.Allons, experts, on vous écoute :Découvrons quel est le meilleur.
Oui, mais voilà : chacun en pincePour le fromage familierQui se fabrique en sa provinceEt qu’il prise sur un minier.Ainsi l’habitant de la BrieTraitera de saloperieN’importe lequel vous nommiez,Jurant sur les saintes imagesQue sur tous les meilleurs fromagesPrévaut celui de Coulommiers.
Le gars normand triomphe avecqueLe Camembert, le Port-Salut,Le Livarot, le Pont-L’Évêque ;L’Auvergnat jamais ne voulut— Tel est son têtu caractère —Démordre de son Saint-NectaireDe sa Fourme et de son Cantal.Le Flamand prend de son MaroillesA témoin le ciel, les étoilesQu’il fleure l’ambre et le santal.
Le Dauphinois dit : Sassenage.Le Poitou répond Chabichou.Allez lui nier son fromageIl vous traitera d’abouchou.Le Lorrain ne voit sur sa tableQu’un Geromé de présentable ;Pour un Picard, son Manicamp,Près duquel tout est faribole,Va défiant toute hyperboleSurtout quand… il fiche le camp.
Le Parmesan, en Italie,Si j’en crois Émile Zola,Est inattaquable et ne plieQue devant le Gorgonzola.La Suisse se montre assez fièreDe. son grand pleurard de gruyère ;Le Stilton avec le ChesterSont les deux craks de l’Angleterre…L’Alsace ne fait pas mystèreDe son Limbourg, de son Munster.
On voit qu’il y a ballottage.Et j’en passe, bien entendu.Mais n’insistons pas davantageA quoi bon ? C’est du temps perdu…Les dénombrer, quelle chimère !Quand j’aurais la lyre d’HomèreJe n’en verrais jamais la fin ;Disons que le meilleur fromage,Tout en rendant à tous hommage,C’est celui qu’on a sur son pain.
Là, précisément, sur ma tableJ’en tiens un que je prise fort,Prodigieux, indiscutableQui n’est rien moins qu’un Roquefort.Non pas ce fumier vague et blêmeDont la chimie est un problèmeQu’on vend à Paris sous ce nomChez nos glaireux marchands de soupe,Qui marche tout seul et vous coupeLa gueule à quinze pas… oh ! non.
C’est un fromage « d’origine »J’ai ses papiers le constatant.Que de Roqueforts, -j’imagine,Ne pourraient pas en dire autant ?Ah ! que le bougre est brave et digne !C’est un lys magnifique, un cygne !Et juste à ce point tel qu’il faut ;Sa pâte est onctueuse et monde.Il n’a pas son pareil au monde,J’en jurerais sur l’échafaud.
O Aspol ! puissant archimageDe qui je tiens et sans octroiCet honnête homme de fromage,Comment m’acquitter envers toi ?Ce n’est pas ces méchantes rimesContre lesquelles je m’escrimeMoi, pauvre gazetier d’un jour,Qui m’ôteront de cette angoisse :Car c’est te rendre pain pour fouaceQue te donner mes vers — en pour…
1895
150 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources