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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Quatrième partie Les grandes odes

Le grand testament de Fernand pousset

Raoul Ponchon· 112 vers

L’an cinquantième de mon âge,Je, Fernand Pousset, tavernier,Avant de partir en voyage,Et quel voyage ! le dernier ;Sain d’esprit — qui peut le nier ? —Veux établir mon testamentEt dicter jusqu’à un denierMes volontés. Conséquemment

De leur dette à tous mes amisFais remise, d’abord et d’une,Qui m’empruntèrent des demisOu me tapèrent d’une thune,Les jours où la dèche importuneLes forçait à jeûner entre eux.— Moi-même j’ai vu l’infortuneJe ne fus pas toujours heureux.

Item, à messire Cap elleQui boit comme une armée entière— Nonobstant qu’il dit : j’en appelle ! —J’abandonne ma pompe à bière ;Car dans le cours de ma carrièreIl l’a tellement, tant et siFait travailler qu’à ce vieux frèreElle va de droit, dieu merci.

Item, à Toutenmondodzor,Un petit album japonoisQui n’est rien moins qu’un vrai trésor,Bien qu’en quelque sorte grivoisEt un peu porno à la fois.A ne le quitter je l’invite,Ça lui donnera de… la voixQuand il ira voir la petite.

Item, à Luitpold, mon cheval,Item, à Guérin, ma voiture.L’un pourra prêter le chevalA l’autre qui a la voiture ;Ou l’autre prêter la voitureA l’un… Même ils pourront changer.Dieu a dit à ses créatures :Sur terre il faut vous arranger.

Item, à Blondel-en-Vexin,Qui ne ferme l’œil qu’à demiQuand il est sur son traversin,L’œuvre de Bornier, son ami.— A pochard, pochard à demi —Si, lisant ça, comme un sabotIl ne devient pas endormi,Eh ! bien, voilà qui sera beau.

Item, au petit Courteline,Un tonneau plein de sous percésAfin crue le sort le câline.Je lui dois bien cela pour cesBons moments qu’il m’a fait passerAvec l’étonnant BoubourocheEt, parbleu ! ça n’est pas assez,Il y est encor de sa poche.

Item, à Henri Sopena,Les châteaux que j’ai en EspagneEt que j’eus assez de peine à…Enfin ! Et que Dieu l’accompagne.A Petitcœur et sa compagneQui fait mon admiration,Ma terre au pays de CocagneAvec ma bénédiction.

Item, à Jules de Bavier,Mon chose… machin… pianoPour qu’il y râpe son Wagner.Item, à Gussy de MeneauUn merveilleux kakémono ;Comme il est plutôt fatigué…(Pas le mono, non, le Meneau !)J’ai pris le sujet le plus… gai.

Item, au petit SucrierJe laisse tout, et sans partage,Le sucre de mon sucrier :Cent kilos, sinon davantage.En espérant cet héritageQue sa mère lui a chaufféIl aura toujours l’avantageDe pouvoir sucrer son café.

Item à cette belle fillePensionnaire de PorelEn qui tant de jeunesse brilleEt tant de charme corporel— C’est Mademoiselle Sorel —Je laisse un superbe miroir :Ne saurait rien voir de plus belDu moment qu’elle s’y peut voir.

A Richard qui d’Hamlet se piqueItem, le crâne d’Yorick.A Périer, l’Opéra-ComiquePour y faire son TamberlickDans de la musique de Cuicq :A Allais (mais pas de réclame),A Furet trois crottes de biq’,A Bi, les tours de Notre-Dame.

Item, à ce pauvre BouchonJe laisse cent mille écus d’or,Pour les boire comme un cochon.Mais l’on m’objecte qu’il est mort…Ah ! voilà qui le gêne fort !Sachez bien, Monsieur le notaire,Que quand il serait cent fois mort,Il lèverait encor son verre.

Mon dernier vœu c’est que la rueOù je trépasse, où j’ai passéDans les bras de la mort bourrue,Transforme son nom de ru’SayEn celui, bien mieux, de Pousset.Ru’Say, cela ne veut rien dire !Tandis qu’on comprend Ru’PoussetTout de suite, si l’on sait lire.

1894

112 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources