La muse vagabonde, 1876‑1924· Quatrième partie Les grandes odes
Ode a jules Chéret
S’il y a de par le mondeDes criminels endurcisDont le crétinisme immondeDépasse tous les récitsQu’on en peut faire : architectesAux intentions suspectesQui maçonnent nos infectesEt monstrueuses maisons,Nids de fièvre et de névroses,Inhabitables, morosesPour trente six mille causesEt tout autant de raisons ;
Si dé tels êtres existentEt rendent tout assommant,Par bonheur, d’autres insistentPour qu’il en soit autrement.Toutes ces maisons qui souillentLes yeux, ils les tripatouillent,Les illustrent, les barbouillentDe placards délicieux,D’affiches multicolores,Éclatantes et sonoresAinsi que les métaphoresDu poète, ami des cieux.
Le premier de ces artistesQui possèdent le secretDe rendre nos murs moins tristesEst Maître Jules Chéret.Hier encor des merlifîchesNous les encombraient d’affichesJe-m’en-moques-tu-t’en-fiches,Informes le plus souvent ;Cet homme extraordinaire,Chéret, d’un coup, régénèreCe métier embryonnaireDont il fait un art vivant.
Rencontre-t-il sur sa routeUn sinistre BocadorQui termine quelque soute ?Il aborde le butor,Et dit à ce mammifère :— Mais, ce que tu viens de faire…N’est dans aucune atmosphère ;Il manque je ne sais quoi…Un peu de vert et de rose,Que sais-je ? Oh ! très peu de chose…Je vais l’y mettre pour toi.
Aussitôt il bouleverseCes bâtisses de malheur,En y répandant à verseDes déluges de couleur ;Sous sa palette endiabléeLeur aspect change d’emblée ;La vue en est consolée :Et miracle sans pareil !Tous ces murs couleur de pluieVoici qu’il les désennuie ;On dirait qu’il les essuieAvec un peu de soleil !
Parisiens en délire,C’est beaucoup pour ces raisonsQue vous pouvez voir sans rireVos innommables maisons ;Jusqu’aux premières cornichesDe vos détestables nichesChéret flanque des affichesGrandes comme… un Espagnol !S’il n’en met pas jusqu’au faite,C’est que votre âme est point faitePour concevoir une fêteAu-dessus de l’entresol.
Et que peint-il ? Tout. Cet hommeN’ayant aucun parti pris ;Mais rien ne lui sourit commeLes embarras de Paris.Il peint nos martyrs du cuivre,De l’amour ou bien du livre,Et de ces hâtés de vivreFixe le tableau mouvant ;Comme avec une lanterneIl éclaire l’âme terneDe l’existence moderneLégère comme le vent.
Parisiens et siennes,Il vous aime et vous comprend,Rien de vos grâces païennesNe le trouve indifférent ;Il décrit vos bals frivoles,Vos dégaines et vos fioles,Il chante vos glorioles,Suit vos modes pas à pas ;Et c’est toute votre histoireTransitoire et soupatoireEt presque autant illusoireQue si vous n’existiez pas.
Sa gaîté vers vous l’entraîne,Mais pour votre âme il est pleinD’une pitié souveraine ;Et vous êtes le tremplinD’où son libre esprit s’envole,Décrit une paraboleDans le ciel de l’hyperbole,Sans se lasser, sans répit.Tout lui paraît illustrable :Il déroussirait le diable,Il rendrait presque acceptableUne page de Delpit…
Et vous, nos petites fées,Fragiles comme un sorbet,Vos mines ébourifféesC’est là son moindre alphabet ;De quelle maîtresse patteIl fait que le rire éclateSur votre bouche écarlate ;Combien ce peintre divinSait nous rendre vos frimoussesD’éphèbes, de jeunes mousses,Rapides comme les moussesQui pétillent sur le vin.
Ici, c’est la comédieItalienne, Arlequin,Cas sandre qu’on expédie.Je vois encor ce coquinDe Pierrot, dont la trombineNous laisse voir qu’il combineUn sale coup, Colombine,Des mollets tout plein ses bas…Plus loin, souple comme glaise,C’est la pantomime anglaisePareille — ne vous déplaise —Au tumulte d’ici-bas.
Il faudrait la citer toute,La collection Chéret,Mais l’on se perdrait en route,Jamais on n’arriverait ;Elle est une vaste fresqueOù se meut, funambulesque,Le tout Paris pittoresqueSur un fonds lilas et or ;Un brin de mélancolieSe mêle a cette folie…Mais qu’est-ce donc que j’oublie ?Ah ! je n’ai pas dit encor
De quelle mains paternellesIl peint les petits enfantsEt les grands polichinelles,Et les rires triomphantsDes fillettes occupéesA consoler leurs poupéesLuxueusement drapées,Ou conduisant à la mainUn âne de haute mineQui dit maman, et rumine,Ou quelque lapin d’hermineQu’on leur posera demain…
Comme j’en ai plein ma chambreDe ces Chéret merveilleux,Il me semble qu’en décembreJ’ai le printemps sous les yeux ;C’est une folâtre fêteQui danse en rond dans ma tête,Quelquefois même, est-ce bête ?Mon sommeil est traverséPar un rêve moyen âgeOù gambille cette image :Près de la Môme-FromageValentin le Désossé !
1890
167 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources