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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Sixième partie Fables et contes

Le soleil et la lune

Raoul Ponchon· 60 vers

Le Soleil, dans le principe,Fumait tristement sa pipeAu sein de l’immensité ;Étant seul de son espèce,Le Très-Haut, en sa sagesse,L’avait ainsi décidé.

Vers les horizons sans bornesIl roulait des regards mornes,Sans savoir où les poser.C’était une meule avideDe broyer, tournant à vide…Personne avec qui causer !

Pourtant il se sentait ivreDu désir d’aimer, de vivre.Une âme de troubadourFlambait sous sa rude écorce,Tant et tant qu’à bout de forceAu Seigneur il dit un jour :

« O toi, dans ton ciel d’ouate,Qui n’es à gauche n’a droite,Et non plus en bas qu’en haut,Ni d’un côté ni de l’autre,Sous ta barbe je me vautre ;Remets-moi dans le chaos,

« Ou, pour distraire mon bagne,Donne-moi quelque compagne,Tu n’as qu’à bouger un cil…Malgré ma philosophie,Je ne puis passer ma vieA contempler mon nombril. »

Alors le maître suprêmeDe l’heure, dans l’instant même,Convaincu du cas urgent,Suspendit, d’un fort beau geste,La Lune au parvis céleste,Comme une lampe d’argent.

Peu après, dit notre fable,Le Soleil insatiableSe lamentait de nouveau,Disant : « Seigneur, cette LuneEn vérité n’est pas uneCompagne comme il m’en faut.

« Cette soi-disant nitoucheSe lève quand je me couche.Je ne sais pas quel métierElle fait… Sa gueule blêmeSe montre parfois quand même,Mais seulement par quartier.

« Je la vois très peu de face,Parfois elle fend l’espaceAvec son maigre profil.Ce n’est pas une famillePour moi, c’est une faucille.Je ne puis étreindre un fil.

Enfin sa conduite est loucheCar, malgré que je ne coucheJamais avec ce veau-là,Croirais-tu que la vilaineM’arrive tous les mois pleine ?Je n’en veux plus, tra la la ! »

1905

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources