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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bonheur manqué, 1889

XXXIV. « Je dois la voir, demain peut-être »

Georges de Porto-Riche· 96 vers

Mai.

Je dois la voir, demain peut-être.Est-ce bien moi l’homme ingénuQui pleurait tant pour la connaître ?Nous causerons, c’est convenu.

Je ne sais pas si je reculeDevant l’amour qui m’est offert ;Toujours est-il que je calculeLe temps perdu, le mal souffert.

Je sens partir l’immense joieD’espérer et de demander ;Et sur elle je m’apitoie,En songeant qu’elle peut céder.

Je retrouve la fourberieDu lovelace que je fus ;Et je pleure ma gaucherie,Morte avec son dernier refus.

Si cette femme s’abandonne,Sur ses lèvres, vais-je puiserLa clairvoyance qui nous donneLe dégoût du premier baiser ?

Maintenant que le sort prononce,Vais-je éprouver entre ses brasLa haine sourde qui dénonceQu’on n’aime pas, qu’on n’aimait pas ?

Nos victoires sont leurs défaites.Sa chute proche l’amoindrit :Je pense aux choses imparfaitesDe son corps et de son esprit.

Des épreuves qui furent nôtresJe ris, depuis qu’elle consent.Sera-ce comme avec les autres ?Mon cœur est-il un impuissant ?

Je ne suis plus de connivenceAvec le sien qui frémira ;Hélas ! je les connais d’avance,Tous les mots qu’elle me dira.

J’entends déjà l’aveu funesteQui de sa bouche va sortir,Et par moments je la détesteD’être obligé de lui mentir.

Car mes lèvres sont condamnéesÀ lui redire bien longtempsToutes les phrases dédaignées,Aux jours tristes et palpitants.

Il ne faut pas trop faire attendre,Il ne faut pas humilier ;La plus altière peut se rendre,Le plus épris peut oublier.

Importuné par ma maîtresse,Aux rendez-vous que j’implorais,J’irai sans trouble et sans tendresse,Sceptique avant, cynique après.

Elle exigera que je l’aimePlus que je ne voudrais l’aimer.Je serai pris dans ce dilemme,De rompre ou bien de l’opprimer.

Sur ses nobles enthousiasmesJe marcherai, je le pressens ;Ma bouche aura tous les sarcasmesQui soulagent les impuissans.

Quand je l’aurai martyrisée,L’envie atroce me prendraDe respirer la fleur brisée ;Sa souffrance me séduira.

Mais ces amères épousaillesPlus ennemis, nous laisseront.Dans mon cerveau, dans mes entrailles,Ses yeux jaloux regarderont ;

Elle épiera mes attitudes,Elle guettera ma vigueur,Suspectera mes lassitudes,En écoutant battre mon cœur.

Nous agirons en adversaires ;Et pour avoir ma liberté,Sous des baisers parfois sincères,J’endormirai sa dignité.

J’aurai l’air de ne pas comprendreSes fous désirs, ses chers tracas ;De crainte qu’elle soit plus tendre,Je ne l’interrogerai pas.

Si le chagrin frappe à sa porte,Je serai bon, mais à moitié,De peur que son amour trop forte,Change en caresses ma pitié.

Je trahirai, c’est chose due ;Et, le plaisir une fois mort,J’aurai la joie inattendueDe n’éprouver aucun remord.

Elle connaîtra le suppliceDe s’attacher éperdument ;Mais restera, non sans délice,Supérieure à son amant.

Car j’envirai, cœur infidèle,Les pleurs que je ferai couler ;Et le désir d’aimer comme elleViendra souvent me harceler.

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bonheur manqué, Paris, Paul Ollendorff, éditeur, 1889· numérisation books.google.com· Sources