Bonheur manqué, 1889
XXXIX. « Loin, sur un mont inaccessible »
Juin, Seelisberg.
Loin, sur un mont inaccessible,J’ai fui ses yeux inquiétants ;Et je ferai tout mon possiblePour avoir du chagrin longtemps.
Je ne suis pas si bon qu’on pense,Et j’eus raison de m’en aller ;Ce long voyage me dispenseDe m’avilir et de parler.
Dût sa douleur être profonde,En la voyant chez des amis,Lâche comme un homme du monde,Je commettrais le mal permis.
Les fausses gênes apparentes,Les silences qui disent tout,Les demi-phrases transparentesSont de ces crimes qu’on absout.
Je mentirais, les lèvres closes ;Son embarras me servirait.L’inévitable cours des choses,En m’apaisant, m’amoindrirait.
Pauvres natures que les nôtres !J’aurais le front de l’aborder,L’œil amoureux, pour que les autresPuissent me voir la regarder ;
Je prendrais ces airs fins qui saventProlonger les malentendus ;C’est dans les cœurs vils que se graventLes aveux qu’on croyait perdus.
Un mot perfide, tout ensemble,Peut affirmer et démentir...J’entends déjà sa voix qui tremble,Et j’ai déjà du repentir !
Non ; si j’étais en sa présence,Le souvenir de ses refusRéveillerait la malfaisanceQui dort en l’homme que je fus.
Ce que j’ai pris aux mauvais êtres,Ce que j’ai vu dans mes remords,Ce que je dois à mes ancêtres,Pourris, vivants, moins pourris, morts ;
La bassesse, la fourberie,Que m’apporta l’hérédité ;Les fanges que mon sang charrieVoudraient venger ma vanité.
Je m’offrirais la triste joieDe profaner l’ancien penchant ;Pareil à ceux que je coudoie,Je suis médiocre et méchant.
Aux amoureuses passagèresJ’irais porter des bonheurs brefs ;Et dans des âmes étrangèresJe verserais tous mes griefs.
J’accuserais la bien-aiméeQui par devoir eut le cœur sec :Je ternirais sa renomméePour diminuer mon échec.
Par mes propos, par ma rancune,Son cher honneur serait noirci ;On me croirait sans peine aucune,Puisque autrefois j’ai réussi...
L’injure, hélas ! suit la rupture.Les sentiments comme les corpsDoivent tomber en pourriture ;Il faut salir ses rêves morts.
Sous les rancœurs et sous les blâmesL’amour défunt enseveli,Par la vermine, au fond des âmes,Sera rongé jusqu’à l’oubli.
Même au tombeau, l’ignominieFlétrit les choses d’ici-bas ;C’est une seconde agonieQui précède un second trépas...
Mais sur un mont inaccessibleJ’ai fui ses yeux inquiétants ;Et je ferai tout mon possiblePour avoir du chagrin longtemps.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bonheur manqué, Paris, Paul Ollendorff, éditeur, 1889· numérisation books.google.com· Sources