Bonheur manqué, 1889
XXII. « Moi le malin, moi qui me pique »
Fév,
Moi le malin, moi qui me piqueDe connaître le cœur humain,Après un an de lutte épiqueJe ne peux pas toucher sa main.
Mon histoire est toujours la même.L’amour me rend si maladroitQue je n’ai pas encor le droitDe saluer celle que j’aime.
Je suis planté sur le trottoirQuand elle passe d’aventure ;Ma voiture suit sa voiture,Et j’écrivasse chaque soir.
J’ai consumé bien des bougiesÀ rimer des vers incompris ;Un plus habile, un moins épris,N’aurait pas fait des élégies.
Un autre, hélas ! sans l’ahurirDe son amour exagérée,Dans un salon l’eût rencontrée ;Moi, j’ai tâché de l’attendrir.
Avant de pénétrer chez elle,J’ai voulu son consentement ;J’ai voulu, romanesque amant,Qu’elle fut d’abord infidèle.
L’honnête femme avec raisonA refusé de me connaître.J’ai trop rôdé sous la fenêtre,Je me suis fermé la maison.
Si j’avais eu plus de tenue,Nous causerions en ce moment...Mais vous savez, chère inconnue,Comme il vous aime gauchement !
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bonheur manqué, Paris, Paul Ollendorff, éditeur, 1889· numérisation books.google.com· Sources