Bonheur manqué, 1889
XXIII. « Je sais qu’elle a des yeux trop beaux pour qu’on s’en passe »
par un commissionnaire.
Fév.,
Je sais qu’elle a des yeux trop beaux pour qu’on s’en passe,Que son mari n’a pas de malheurs conjugaux ;Je sais que sa pudeur exige qu’on espaceUn peu les madrigaux.
Je sais son petit nom ; j’ai vu son écriture ;Je connais ses penchants ; je sais, sans l’offenser,Le type d’homme auquel elle pourrait penser,Pour ma peine future.
J’ai donné de mon pain à son grand lévrier ;Je sais les gens qu’elle aime et ceux qu’elle détesteSa façon de marcher, de rire et de prier ;Je sais son moindre geste.
Je connais ses parents, ses amis, sa maison ;J’ai ramassé ses gants ; j’ai tenu sa voilette ;Et j’ai senti fléchir sous mon amour complèteSon cœur et sa raison.
Mais ce sont des bonheurs rapides que les nôtres ;Elle fut seulement huit jours de bonne foi :La semaine est finie où, causant avec d’autres,Elle parlait pour moi.
J’ai pour entendre un peu de sa voix despotiqueFrôlé ses cheveux blonds, qui sont bruns par endroit ;J’ai dans la foule un soir saisi le buste étroitDe sa robe gothique.
Elle eut le lendemain des airs particuliers...Je sais l’impression que lui fait toute chose,Le livre qui lui plaît, et les mots familiersÀ sa bouche mi-close ;
Parlez-lui, moi, je sais ce qu’elle répondra ;Je connais sa pensée aussi bien qu’elle-même ;Je serai le premier à deviner qu’elle aime :Quelqu’un me la prendra.
Il est plus d’un secret encor que je recèle,Car j’ai suivi cette âme et ce corps pas à pas.J’ai tout vu, tout prévu, je connais tout ; mais elle,Je ne la connais pas.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bonheur manqué, Paris, Paul Ollendorff, éditeur, 1889· numérisation books.google.com· Sources