Pommes d’ève, 1874· O forêts, bois profonds…
14. A mon ami Allard
I
O forêts, bois profonds, si calmes près de l’homme !O vieux chênes sacrés,Qui secouez aux vents vos fronts chevelus, commeDes géants effarés !
Je vous aime, et sitôt que sonne l’heure chèreQui brise mes liens ;Quand je puis fuir la ville, à travers la jachère,C’est vers vous que je viens !
Oh ! vous me connaissez ! car j’entends vos ramuresQui chuchotent tout bas,Et vous me révélez de vos plus doux murmuresQue vous savez mon pas !
Lorsque, las du labeur, je vais loin de la fouleDissiper mon ennui,Fleurs que heurte mon front, feuilles que mon pied foule,Vous murmurez : « C’est lui !
Le rêveur qui jamais ne dérange l’abeilleQui s’abat sur sa main !Celui qui vint hier, qu’on avait vu la veilleEt qui viendra demain !
Celui qui vient toujours nous voir avec son livre,Qu’il n’a jamais ouvert,Et qui, dans les jours chauds, dort comme Silène ivre.Au pied d’un chêne vert !
Qui, dans l’herbe couché, regarde entre les branchesLes nuages des airsQui passent dans le ciel comme des voiles blanchesA l’horizon des mers !
Celui que maintes fois aux rayons de la lune,Comme sur un tombeau,Nous vîmes accoudé, penchant sa tête brune,Sous un pâle bouleau.
Qui par les sentiers verts, sous les hêtres, les charmes,Dans le ravin profondS’en va sans savoir où, les yeux remplis de larmes,La rêverie au front !
Le ménestrel qui prit pour maîtresse l’auroreEt pour Dieu le soleil ;Qui prenant en pitié ce que chacun adore,En dégoût son pareil,
S’en va vers la nature éternelle et muetteRetrouver le Divin ! »— O bois frissonnants, bois obscurs, que je regretteD’être pas né Sylvain !
II
Quel destin ! Ressentir, folles, dans ses entraillesDes soifs de liberté,Et puis s’étioler entre quatre murailles,Dans un air infecté !
Blêmir, faire suer sa jeunesse moroseDans un coin triste et noir,Et laisser ses vingt ans mourir, comme une roseDans le fond d’un tiroir !
Penser, chercher de vains problèmes, des fantômes ;Frapper son front, souffrir !Et dans un ossuaire, encore auprès des hommes !S’en aller, et pourrir !
Coudoyer la laideur, la honte, la. souffrance,Et voir sous le ciel bleuL’athéisme brutal égorgeant l’espérance,L’homme tuant son Dieu !
Et de quelque côté que l’on tourne la. tête,Toujours le bruit humain !Toujours l’homme, partout l’homme… Oh ! que je regretteD’être pas né Sylvain !…
Avril 1873.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pommes d’ève, Paris, impr. de J. Claye, 1874· numérisation gallica.bnf.fr· Sources