Pommes d’ève, 1874· Lisbeth
40. Souhait
A mon ami Méjan
Lorsqu’il me faudra suivre, en fermant les paupières,La dure loi du sort,Oh ! ne me portez pas dans les blancs cimetièresOù côte à côte on dort ;
Où sur les tombeaux gris des formes désoléesPoussent de longs sanglots,Où sans cesse on entend, dans les mornes allées,Passer les chariots !
Je ne veux pas avoir une dalle de marbreQui pèse sur mon front…O mes parents ! creusez ma fosse au pied d’un arbre,Et dans un bois profond !
Est-ce mourir d’aller poser sa blanche têteSous un chêne, au milieuDes forêts, des oiseaux, de cette immense fêteLa nature de Dieu ?
Et d’aller pour jamais écouter les murmuresD’insectes sur les fleurs,Dans les bois, où les uns viennent chercher des mûres,D’autres, laisser des pleurs ?
Quand sonnera mon heure, oui, faites qu’on me mèneSous un feuillage ami !Je veux aller dormir au pied de quelque chêne,Où vivant j’ai dormi !
Là des couples heureux sous la ramure sombreDiront leurs doux propos,Et le brait des baisers que j’entendrai, dans l’ombreFera frémir mes os.
Et quand le vent des nuits arrachera des plaintesAu branchage obscurci,Le voyageur dira, saisi de vagues craintes,« Qui donc soupire ici ? »
Et si l’arbre s’emplit, comme une cathédrale,De chants mélodieux,Fléchissant les genoux, il dira, le front pâle :« Qui donc prie en ces lieux ? »
Avril 1873.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pommes d’ève, Paris, impr. de J. Claye, 1874· numérisation gallica.bnf.fr· Sources