Prima Verba, 1872
X. Au coin du feu
A MADAME ***
Figurez-vous qu’un soir, j’étais à côté d’elle.Nous étions en décembre, et vers l’âtre baisséJe rêvais, en suivant la rougeâtre étincelleQui brillait et mourait comme un astre éclipsé.Je me disais tout bas que c’était là la vie ;Que de fermer son cœur, après tout, c’est folie ;Que, puisqu’il faut mourir, on doit tâcher d’aimer,Que notre flamme à nous, c’est l’amour, l’étincelleQui, pour vivre si peu, pourtant n’est pas moins belle ;Et j’admirais ce Dieu qui chez moi fit germer,Dans cet âge enivrant où l’esprit est sans armes,Ces deux sources du cœur : le sourire et les larmes.Qui donc dira jamais l’hymen mystérieuxDe deux êtres s’aimant ? Qui donc pourra décrireCe que murmure un pleur, ce que chante un sourire ?Jamais personne. Hélas ! ce langage est aux cieux ;Les cœurs, en tressaillant, s’entretiennent quand même ;On sent et voilà tout : tout parle quand on aime.
Je pensais à l’amour, elle y pensait aussi,Car maintes fois je vis l’aiguille, à l’aventure,S’arrêter clans ses doigts. Sa blonde chevelureFlottait sur son doux front pâli par le souci,Et son regard brillant d’une larme versée,En rencontrant le mien, y trouva sa pensée.Je lui tendis la main, la sienne l’étreignit ;Je l’entendis, tout bas, qui murmurait : « Je t’aime ! »Tremblante, je la pris, tout en tremblant moi-même…Et, juste en ce moment, la lampe s’éteignit.
Aujourd’hui, comme alors, il fait grand froid, madame,Je suis à vos côtés et jamais tant mon âmePrès du feu n’évoqua des songes plus divins ;De temps en temps nos yeux, sans trop de pruderie,Se rencontrent soudain, et votre broderieNe demande, je crois, qu’à glisser de vos mains.La lampe, pour mourir, tristement vous implore.Tout nous parle d’aimer, mais votre bouche encoreSe refuse à troubler ce silence éloquent ;Et mon cœur d’écolier, si timide pourtant,Lorsqu’il faudrait oser, vous répondrait de même,Si, m’étreignant la main, vous me disiez : « Je t’aime ! »
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources