Prima Verba, 1872
XXIV. « Elle dormait. Sur la tenture épaisse et sombre »
Elle dormait. Sur la tenture épaisse et sombreLa veilleuse jetait son doux rayon tremblant.Ému, je me glissai comme un voleur dans l’ombreEt sur le bord du lit je m’assis doucement.
Nous nous étions fâchés pour un mot, le soir même,Et j’étais parti pour ne plus la revoir ; maisComme j’avais gardé la clef, je revenais,Humblement : la fierté s’émousse lorsqu’on aime.
— « Oh ! comme elle dort bien ! Qu’elle est jolie ainsi !Murmurai-je en penchant ma tête vers la sienne.Tandis que vous dormez, quelque rêve, vilaine,Vous dit-il que je souffre et que je suis ici ?
Va, j’ai versé des pleurs depuis notre querelle !Je voulais en finir ; j’ai ri, j’ai sangloté,J’allais et je venais ; et puis je suis monté ;C’était plus fort que moi : je te trouve si belle !
Fais-moi souffrir, enfant ; mais laisse-moi semerDu bonheur sur tes pas. Fais mon cœur triste et sombre ;Mais, comme un pauvre chien, laisse-moi dans ton ombre,Oh ! rends-moi malheureux, mais laisse-moi t’aimer !
Pour moi, l’amour, c’est tout. Rien ne me fait envieHors lui. Je te l’ai dit dans nos baisers de feu,C’est lui seul qui parfois m’a fait songer à Dieu,C’est lui seul, tu le sais, qui m’attarde en la vie.
Chut ! Elle a remué ; je tremble ; parlons bas.Comme avec nonchalance et grâce elle s’étire !Si soudain elle allait s’éveiller et me dire :« Va-t’en ! » — Je resterais, je ne m’en irais pas !
Oh ! ne me chasse pas ! Pardonne-moi, mignonne ;J’ai mal parlé, j’eus tort ; j’étais triste, vois-tu ;Et puis au baccarat hier j’ai beaucoup perdu,Cela vous rend maussade, oh ! je t’aime ! pardonne
Un pleur glissé de ma paupière, en ce moment,Tomba sur elle et se perdit sous la dentelleDe sa gorge. Elle ouvrit les yeux ; et m’attirantDans ses bras câlins : « J’ai tout entendu, dit-elle. »
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources