Prima Verba, 1872
XXXIV. « Je suis un être vil. Je ressemble au tombeau »
Je suis un être vil. Je ressemble au tombeauDont l’aspect est charmant, tranquille, presque beauEt l’intérieur plein d’immonde pourriture.L’égoïsme, l’orgueil, le doute, l’impostureSe traînent dans mon corps comme des larves : j’aiQuelques printemps au front et je suis bien âgé.Oh ! je veux revenir aux chimères passées,Au temps où j’étais bon, où toutes mes penséesÉtaient pleines de force et de crédulité !Je veux rétrograder ; je me suis trop hâté.Oh ! j’ai la nostalgie ! Il faut que je refasseLes chemins que j’aimais, les routes où l’on passe,Pleurant et souriant avec un rêve au cœur !Je veux aimer encor, ressentir le bonheurDe souffrir, et chasser le doute qui m’oppresse »
Ce n’est pas le savant amour de la maîtresseQue je veux ; ce n’est pas l’ingénieux baiserQui vous tord ; l’œil ardent qui sait vous embraserD’un regard ; mais, plutôt la chasteté naïveD’une femme au front pur qui rougirait craintive,Si ma lèvre effleurait ses charmes scrupuleux.Oh ! je la voudrais blonde avec de grands yeux bleusInondés de langueur ; si flexible et si frêleQu’un malheur en passant la briserait de l’aile,Les traits un peu pâlis et l’air souffrant et doux,Comme un enfant câlin qu’on prend sur ses genoux !
Oui, si jamais mon cœur s’ouvrait aux espérances,J’aurais un saint amour. C’est le beau des souffrancesDe rendre le bonheur moins fragile et plus cher,Car l’arbuste ébranché par les vents de l’hiver,Le printemps reparu, s’il relève la tête,Peut résister plus fort aux coups de la tempête.Le bonheur des humains, c’est le temple sacréDont le seuil n’est franchi qu’après avoir pleuré.L’infortune ici-bas n’est qu’un prélude austère.Si le malheur flétrit, souvent il régénère.Il est doux de gémir, de se tordre les mainsEn méprisant le sort qui rit de nos destins,D’embrasser malheureux son ironique idole,Et d’aller, le front ceint de l’auguste auréoleQue nous met la douleur, sans regarder en basLa foule, ce serpent qui bave sur nos pas….Oh ! qui donc me rendra les candides chimèresDe la vingtième année et ses larmes amères !
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources