Prima Verba, 1872
II. L’idée
Il est beau de souffrir pour une grande idéeEt de régénérer la foule dégradéeQui hurle sur vos pas en vous traitant de fou ;De poursuivre son but, sans plier le genou,Et de tomber martyr d’une cause immortelle !Oui, malgré l’ignorance implacable et cruelle,Malgré l’espoir déçu, les veilles, les sanglots,La mort qui vous attend, le trône et ses billots,L’Église et ses bûchers, malgré l’ignominie,Lorsqu’on tient dans sa main le flambeau du génieC’est un devoir sacré, stoïque et redouté ,D’arracher à la nuit la grande humanité !Il faut lutter quand même ; et, si la tète tombe,L’éternelle pensée, au travers de la tombe,Que ce soit au Calvaire ou bien à l’agora ,Plus puissante qu’avant, terrible parlera !Car le corps, ce n’est rien et le tout, c’est l’Idée,Cette fille du Ciel superbe et décidée,Qui, la poitrine nue et les cheveux au vent,Précède les humains et leur crie : « En avant ! »
O doux Nazaréen, homme simple et sublime,Qui, toujours escorté des enfants de Solyme,Berçait les temps futurs sur le mont syrien !Je comprends, ô Jésus , l’indomptable soutienQui te faisait porter la tète haute et fière,Lorsque, meurtri, brisé, tu montais au Calvaire !Les ronces du chemin déchiraient tes pieds nus ;Les soldats du préteur, meurtriers inconnus,Aiguillonnaient de coups tes membres déjà roides,Tandis que la sueur, en larges gouttes froides,Jaillissait sur ton front que la bise fouettait.La plèbe autour de toi hurlait et blasphémait.Tu souriais pourtant et ta mâle attitudeExaltait la fureur de cette multitude ,Sans cesse t’abreuvant d’un lâche quolibet,Quand tu semblais faillir sous ton pesant gibet !Que t’importait sa rage impuissante et féroce,Comme un soufflet de nain sur le front d’un colosse ?Que t’importaient ces clous destinés à ta chairEt ce grand crucifix, les bras tendus dans l’air ?…Tu marchais, le cœur plein d’ivresses inconnues,Car chacun de tes pas te rapprochait des nues ;Car ce noir Golgotha, ces rochers attristés,Ces degrés qu’ont gravis tes pieds ensanglantés,Devaient être l’autel où, couvert d’un cilice,Le monde entier viendrait pour pleurer ton supplice !Tu savais que ton râle, à cette heure insulté,Dans vingt siècles encor serait répercuté,Et que le sang, à flots, jailli de ton flanc pâle,Faisait dans l’avenir ta pourpre triomphale !Aussi, les traits empreints d’une auguste fierté,Sans jeter un regard sur l’antique cité,Ni sur ton pauvre toit si triste, dans la fête,Fébrile, impatient, sans détourner la tête,Comme un homme attardé tu courais à ton but !Puis, quand ce fut fini, l’univers s’aperçutQue l’Espérance en lui soudain était entrée,Et murmurant ton nom, d’une voix éplorée,Les nations levaient leurs bras vers le ciel bleu.Criminel tu tombas, pour te relever Dieu !
Soyez bénis, vous tous, soldats de la pensée,Qui, morts au champ d’honneur, dans la couche glacée,Sommeillez étendus, la main sur votre frontNaguère étincelant, gigantesque et profond !Que de fois, l’œil fixé sur vos sombres années,J’ai convoité, jaloux, vos grandes destinées !Vos jours sont si féconds, si puissants, si fougueuxQue, contemplant les miens stériles et boiteux,Je sens comme un remords qui me courbe la tète,Et le regret sanglote en mon cœur de poëte !Vous êtes des Titans et vous faites songerL’ambitieux jeune homme, aux plaisirs étranger,Qui pleure à votre nom et compte en sa mémoireTous vos faits glorieuxOn vous voit dans l’histoire,Passer mystérieux, ensanglantés, maudits,Marqués d’un sceau fatal, et toujours incomprisDes peuples garrottés que vos mains affranchissent.Sans écouter jamais vos forces qui fléchissent,Vous allez à grands pas et votre douce voix,L’épouvantail du prêtre et la terreur des rois,Fait sur leurs vieux piliers trembler les cathédrales.Et glace en leurs palais les blêmes saturnales !Soyez bénis, martyrs, radieux pèlerins,Invisibles pasteurs du troupeau des humains !Soyez bénis, Jean Huss, Socrate, Galilée,Et vous tous, grands penseurs tombés dans la mêlée ?Le combat fut horrible, inégal et sanglant ;Mais les vaincus d’alors sont vainqueurs à présent ?Ils croyaient, ces tyrans, dans les ignominiesEngloutir d’un seul coup vos fronts et vos génies,Et sur leurs échafauds, briser, anéantirL’infrangible raison, ce Dieu de l’avenir !Non, ils vous ont grandis de plus de cent coudéesEt l’arrêt de leur bouche a crié vos idées ;En puisant dans vos morts leur opprobre éternel,Ils ont fait votre nom plus saint, plus solennel ;Car vous êtes sacrés, car le trépas du juste,C’est l’Idée ici-bas qui marche et qui s’incruste,C’est le soleil levé sur la postérité,C’est l’écho qui grandit, c’est l’immortalité.
Si l’Église, outrageant la charité chrétienne,Vous mit sur ses bûchers pour assouvir sa haine ;Si la foule, sans voir son phare éblouissant,
Frénétique, a trempé sa robe en votre sang ;
Et si la Royauté, cet oiseau des ténèbres,Vous fit des jours trop courts ou vous les fit funèbres,L’avenir est à vous ! car le bruit de vos fersComme un éclat de foudre ébranla l’univers ;Le glaive du bourreau s’est trouvé nécessaire,Car votre sang coula pour baptiser la terre ;Et, lorsque le brasier eut consumé vos corps,Comme envoyé d’en haut, un vent terrible alors,Pour que l’humanité fût plus belle et féconde,Dispersa votre cendre aux quatre coins du monde !Oh ! oui, soyez bénis, vous avez triomphé :
Le bûcher s’est éteint, repu d’auto-da-fé,Les préjugés croulants tombent en pourritureEt l’échafaud se meurt, faute de nourriture !
Janvier 1871.
119 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources