Prima Verba, 1872
XII. La bacchante
Blanche, sous la feuillée, était une Bacchante.L’endroit était désert, triste, abrupte, et formaitUne arène stérile où l’ombre était croissante ;— La statue au milieu, le thyrse en main, dansait.
Un beau marbre, ma foi, que, sans cloute, naguèreFit jaillir du chaos l’artiste radieuxEt qui, mis sur l’autel, au fond du sanctuaire,Devait assurément tourner la tète aux dieux !
C’était un dimanche, et redoutant la cohueQui dans Fontainebleau, joyeuse, s’amassait,J’avais pris une allée écartée et touffueEt j’errais à pas lents à travers la foret.
Le dimanche est maussade, il est triste, il ennuie ;En le prenant pour lui, Dieu sait bien ce qu’il fît ;C’est son jour de repos et, tandis qu’on le prie,Il dort paisiblement, — c’est un homme d’esprit !
La plume, ce jour-là, reste dans l’écritoire,Et, comme sur le front pèse un soleil d’été,On suit la multitude, et, nerveux, d’humeur noire,Pour gagner la campagne on quitte la cité.
Oh ! n’avez-vous jamais, près de la bien-aimée,Écouté tout ému, sans haleine et sans voix,Les nocturnes sanglots que poussait la ramée,Quand la bise soufflait dans l’orgue des grands bois ?
N’avez-vous pas pleuré, sans cause définie,Lorsque sur vous planait son soupir cadencé,Et dans ces sifflements, dans ces cris d’agonieN’avez-vous pas saisi la plainte du passé ?
Oh ! les chérissez-vous les forets solitairesEt, tandis que la lune argentait les bouleaux,Avez-vous traversé les sinistres clairièresOù sont les rochers gris qui semblent des tombeaux ?
Cherchez-vous les sentiers que le vulgaire évite ?Aimez-vous le ravin sombre, silencieux,Et le tronc tordu qui, béant comme une orbite,Sur l’homme à minuit plonge un œil mystérieux ?
Au milieu des sapins, dans ses folles gambades,Avez-vous entrevu quelque Œgipan cornuEt, lorsque vous passiez, est-ce que les DryadesNe vous entraînaient pas vers leur antre inconnu ?
L étoile aux cieux montait. Une brise légèreFaisait frissonner le feuillage ; les oiseauxAvaient tû leurs chansons et, d’un air de mystère,De vieux chênes dans l’ombre agitaient leurs rameaux
C’est à cette heure-là que l’âme est attendrie,Que la création vous trouble, que l’on sentComme un baiser dans l’air et que la rêverie,Courtisane au doux front, vous accoste en passant ;
Pour mieux se faire entendre, elle parle à voix basse,On l’écoute, distrait, et presque avec mépris,Mais elle vous poursuit, vous flatte, et vous enlace.La statue était belle, et, songeur, je lui dis :
Conte-moi du château les légendes profanes,Ses drames, ses tournois, et dis-moi, si le soirTous les spectres royaux avec leurs courtisanesSe viennent pas courir dans l’antique manoir ?
Parés et reflétant leur squelette en la glace,Est-il vrai que, des fleurs sur leur front décrépit,Ils dansent le sabbat — et s’en vont, tète basse,Quand l’aube devant eux comme un peuple surgit ?
As-tu vu Lantara, Triboulet qui ricane,D’un sarcasme cruel fouetter le courtisan,Et François supplier aux genoux de Diane,Lui qui sut débaucher la gloire à Marignan ?…
As-tu vu les Mignons leur toque sur la tempe,Clément Marot pensif, Comminges, dague au poingEt n’entendis-tu pas la duchesse d’ÉtampeSoupirer dans les bras du grand roi Charles-Quint ?
Sur ta lèvre en ces bois le galant BassompierreÀ-t-il mis son baiser ? As-tu connu Chalais,Et ce dur cardinal qui, malade, en litière,Faisait abattre un mur pour entrer au palais ?
Effleurée en chemin par la branche qui frôle,Est-ce qu’un jour Christine, en errant par ici,N’a pas crié d’effroi comme si son épauleAvait senti la main de son Monaldeschi ?…
Dis-moi si la d’Egmont près de toi s’est assise ?Si l’Arménien Rousseau rêva dans ces taillis ;Et comment sous tes yeux Voltaire à sa marquiseLisait le manuscrit de la Sémiramis ?
Écho t’a-t-il redit les doux mots qu’AntoinetteÉchangeait avec Gluck ? et là, clans ce bosquet,Beau marbre, as-tu tremblé, quand, Laïs en goguette,L’abbesse Charolais tirait au pistolet ?…
Statue, à tes côtés crue de honte et de gloire !Et bien loin sont ces jours où les preux chevaliersVenaient au vieux castel prier à l’oratoire,Puis lançaient dans ces bois leurs fougueux destriers !
Bals, gais tournois, seigneurs aux fortunes subites,Peintres, cour qui laissait l’univers ébloui,Rois galants et vainqueurs, pages et favorites ,Tout a fui, tout est mort, tout s’est évanoui !
L’éblouissant palais gît là couché dans l’ombre,Ossement oublié du géant féodal ;Plus de beaux damerets sous cette forêt sombre !Plus de brise apportant l’écho du madrigal !
Plus de fins courtisans, de duchesses hautaines,D’abbés au petit pied, poudrés, musqués, joyeux,Plus d’esprit ! plus d’amour ! Mais toutes les huitaines,L’été, de bons bourgeois, bien gras, bien ennuyeux !…
O Bacchante, Bacchante aux veines purpurines !Ne regrettes-tu pas les jours de ton passé,Et, songeant quelquefois à leurs fêtes divines,Ton front désenchanté ne s’est-il pas baissé ?
Les as-tu retenus ces mots cabalistiquesSous lesquels fléchissait tout un peuple naïf,Et te rappelles-tu les caresses lubriquesQu’en secret te faisait l’aruspice lascif ?…
Que te disaient tout bas les matrones romaines ?Quand le blême vieillard, à tes genoux jeté,Tremblant te marmottait ses prières obscènes,Ton sein pâle était-il gonflé de volupté ?…
Quand vient la nuit, dis-moi, quand du passant profaneNe sonne plus le pas sur le sentier battu,Quand Cupido demande un peu d’ombre à Diane,Du piédestal d’albâtre, oh ! dis-moi, descends-tu ?
Descends-tu pour bondir ardente, échevelée,En criant : « Évohé » sur le coteau chenu,Tandis que le dieu Faune, au guet dans la vallée,Contemple en frissonnant ton beau corps demi-nu ?
Abandonnant ton thyrse et ton péplum austère,Ne t’élances-tu pas au-devant du sylvainQui ricane, te prend, t’emporte en son repaire,Et dans ses bras velus t’étreint jusqu’au matin ?
Hélas ! A quoi servit le sacre du génie,Si l’on t’enchaîne ici pour sourire aux badauds ?Et que n’es-tu restée aux vallons d’AusonieDans le sein palpitant des robustes coteaux !
N’as-tu jamais pleuré l’inépuisable mèreQui versa dans ta veine un sang pur et vermeil,Et ne voudrais-tu pas dormir sous la bruyèreOù ton corps, trois mille ans, fut soustrait au soleil ?
Tu rêverais encore au son des cantilènesQue siffle en ses pipeaux l’agreste chevrier,Et la rieuse enfant qui se mire aux fontainesPoserait sur ton bloc ses genoux pour prier !…
Bacchante, échappe-toi ! La prud’homie obèseT’outrage maintenant de son œil pudibond !Ton dieu n’a plus de temple et l’époque est mauvaisePour le mortel qui marche une étoile à son front !
L’Enthousiasme est mort et la marâtre GloireNe tend plus sa mamelle à l’artiste qui naît,Sa bouche doit chercher le nectar dérisoire,Et mord souvent le sein sans y trouver du lait !
Le temps se vend trop cher pour le perdre en extase,La fortune en débauche a mis l’art aux abois,Et le positiviste accoudé sur ta basePrend gravement son mètre et calcule ton poids !
Va-t’en ! Ce siècle grand n’est qu’un maçon barbare,La truelle en sa main détrôna le ciseau ;Pour paver ses cités, il prendrait ton carrareEt sur tes flancs divins s’ébattrait le pourceau !
Songe au passé, va-t’en ! Le doute affreux nous glace,Le ciel est toujours bleu, le printemps toujours vert ;Tout est beau, tout est grand,mais l’homme rit, et passeL’univers ne croit plus, — l’univers a souffert.
Le cœur humain se meurt clans le siècle où nous sommesLa foi n’a plus d’autels, l’honneur n’a plus de fils ;Ce monde est un tombeau hanté par des fantômes :Bacchante ! il est bien mort le temps où tu naquis !…
La Terre alors poussait son premier cri d’ivresse :Les dieux l’avaient aimée, et ces maîtres du ciel,En pressant de plaisir leur nubile maîtresse,Lui jetèrent au flanc le génie immortel !
La jeune humanité marchait fière et sauvage,Elle enfanta les arts, et le destin moqueur,En enseignant les pleurs à son riant visage,Lui laissait cependant la poésie au cœur !
Tout a changé depuis, et je pleure, ô statue !Car notre âge a détruit ce spectre du bonheur.La Science qui tient l’homme, et qui brise et tueSes chères fictions, l’a-t-elle fait meilleur ?… »
Septembre 1871.
172 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources