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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Prima Verba, 1872

XXVII. La liberté

Georges de Porto-Riche· 237 vers

O Liberté, que de crimes on commet en ton nom !Madame ROLAND.

I

Lorsque las de ployer, de souffrir, de se taire,Sur les joyeux palais tombant comme un tonnerre,Un peuple a dans sa main pulvérisé ses rois,Ce peuple s’appartient ; il a conquis ses droits.Désormais il ne peut, sans être abject et lâche,Tendre ses deux poignets afin qu’on les attache,Ni chercher un collier sans faillir, sans déchoir.Son seul maître, c’est lui ; son seul joug, le devoir.Il faut qu’il aille droit sous la voûte divine,Qu’il absorbe à longs flots dans sa vaste poitrineL’air sain de la justice et de la liberté ;Et le plus grand forfait devant l’humanité,C’est de remettre aux mains qui firent ses supplicesCet antique lutteur couvert de cicatrices.

II

Mais non ; dans ce pays on veut porter des fers.Ce peuple qui broya les rois de l’universN’a plus de moelle aux os, de poils sur les mamelleNous sommes devenus un troupeau de femelles.Des pleutres qui, tremblants de se trouver debout,Tendent leur plate échine et demandent du knout.Nous voulons le carcan qui garrotte la tête,Les avilissements, les coups de baïonnette,Les infâmes plaisirs, les affronts, les pitiés,Des guirlandes au front et des chaînes aux pieds !

Cet état de mépris, de triste flétrissure,En apportant la honte, apporte la pâture :C’est pourquoi, de nos jours, des fouilleurs de tombeauxVont chercher l’avenir clans les charniers royaux.On veut jouir, voilà ; le vieil honneur succombe.La nation ripaille et, le dos dans la tombe,Fait de son dernier râle une obscène chanson,Tandis qu’un vil Germain lui cravache le frontEt la pousse du pied comme une femme soûle !Nous vivons clans un temps où tout sombre et s’écroule,Dans un temps de bassesse et de stérilitéOù tout porte visière, hormis la lâcheté !On a même perdu la pudeur de se taire,On proclame son vice, on étale l’ulcère,On s’en va sur la place et l’on dit :« Regardez ! »Nous sommes émoussés, amoindris, dégradés ;Et nous ne recouvrons notre antique énergieQue pour commettre un crime ou perpétrer l’orgie !

III

Séculaire berceau des droits de la cité,O vieil Hôtel-de-Ville, on t’avait respecté !Jamais dur étranger, jamais foule féroceN’avaient osé briser ton front mâle, ô colosse !Tu dressais sous les cieux tes marbres imposantsEt ta corniche altière ; et depuis trois cents ans,Couché dans la cité comme un lion qui rêve,Tu regardais passer sur ta place de GrèveLes révolutions charriant dans leurs flotsDes cadavres humains, des trônes, des billots.

Oh ! lorsque ces bandits et ces filles perduesJetaient sur le bûcher nos gloires éperdues,Quand sur Lutèce à terre ils crachaient sans remord,Oh ! lorsqu’ils violaient leur mère au lit de mort,Hommes du temps passé, vous, les grands, vous, les sages,Pourquoi, lorsqu’ils faisaient leurs besognes sauvages,Pourquoi n’avez-vous pas quitté votre tombeau,Terribles, pour broyer leur sinistre flambeau ?

Et pourquoi votre main comme un coup de massueSur leur lâche poignet ne s’est-elle abattue ?Pourquoi Justice, Honneur, Fraternité, Pitié,Lorsqu’on vous égorgeait, n’avez-vous pas crié ?Et toi, fier monument, pourquoi, clans cette orgie,Lorsque tu te tordais aux bras de l’incendie,N’as-tu pas fait rouler sur leur crâne mauditTes épaules de pierre et tes flancs de granit ?

Rien ne s’est écroulé ; rien n’est sorti de terre.C’en est fait ; il est mort, le Titan centenaire ;Le vent qui fait trembler ses membres décharnésMet comme des sanglots dans ses os calcinés ;— Et sans se détourner, sifflant sa chansonnette,Maintenant le badaud passe au pied du squelette.

IV

Le mal est bien profond ; mais tous ces nains hideuxAuront, sans le vouloir, peut-être ouvert nos yeux ;Et, rougissant un fer à leur propre fournaise,T’auront marqué l’épaule, ô grand Quatre-vingt-treize !Vous qui n’aviez pas peur de la postérité,Tribuns qui, l’œil empli d’une calme clarté,De votre large main creusiez cent mille tombes ;O sombres pourvoyeurs d’humaines hécatombes,Qui, vouant au Progrès un amour âpre, ardent,Immoliez votre honneur à son autel sanglant ;Vaincus de Thermidor, vous Saint-Just, Robespierre ;O race des Brutus, hommes au cœur de pierre,Vous êtes condamnés !Oh ! votre souvenir,Avant ces hauts forfaits embrassait l’avenir !Votre nom rayonnait comme un phare ; et l’histoirePrise de peur n’osait scruter votre mémoire,Tant vous paraissiez grands roulés dans vos linceuls !On disait : « Respect aux géants ! Aux jours de deuils,Aux jours d’invasion et des épreuves rudes,Ils ont armé le bras des saintes multitudes ;Ils ont chassé Brunswick en criant : « En avant ! »Et comme de vils chiens jeté les rois au vent ! »— Et lorsque les trembleurs, les gens à robe noire,Proclamaient votre opprobre et taisaient votre gloire ;Lorsqu’on nous rappelait les désastres passés,Les prisons, les billots, tous les malheurs causés ;On disait : « Respect aux géants ! Ces hommes fauves,Tandis que la noblesse, aux royales alcôves,Portait comme un gibier la fille du vilain,Tramaient la liberté de tout un genre humain !Oh ! remercions-les d’avoir commis des crimes !Ce furent des bourreaux, mais des bourreaux sublimes.D’ailleurs, leur impassible et mâle cruautéSortit des flancs d’airain de la Nécessité ;Et l’affranchissement de millions de rustresValait bien, après tout, quelques têtes illustres !Bien qu’ils se soient trompés, oui, respect aux géants !S’ils ont été cruels au lieu d’être cléments,Il faut leur pardonner ; fils de la populace,Ils n’avaient pas, du moins, une âme fausse et basse :C’étaient des cœurs virils, hautains et convaincus,Et, par de plus vils qu’eux lorsqu’ils furent vaincus,Ils ont tendu le cou, la face déridée,Et sont tombés drapés de leur immense idée ! »Avant ces attentats, voilà ce qu’on pensait,Car votre majesté sinistre éblouissait.

Les vieillards en pleurant racontaient l’épopéeEt disaient, en montrant aux enfants leur épée :« Elle était à Valmy ! Cela chauffait déjà !Nous avions du courage au ventre en ce temps-là ! »Vous étiez les héros de la sombre légende,O mes fiers Montagnards ! Votre œuvre triste et grandeSemblait tonner encore et l’Europe cachaitSes pavois devant elle ! On croyait qu’elle avaitRajeuni l’univers dans sa décrépitude ;Et l’on s’imaginait que votre poignet rude,Secouant le vieil arbre avec force et mépris,En avait fait tomber tous les rameaux pourris !

Honte à vous maintenant ! Les vertueux, les lâchesSe vautreront sur vous, baveront sur vos tâches ;Et nous ne dirons rien ! Le prêtre peut monterEn sa chaire et gronder : il nous fera douterDe votre culte saint pour la mère-patrie !Car nous venons de voir une atroce tuerieEt nos fronts ont encor le sillon flétrissantDes débris de cervelle et des caillots de sang !Lorsque nous contemplions ces vastes funérailles,Notre admiration mourut dans nos entrailles.O Saint-Just, ô Danton, quand ces bandits jetaientVos clameurs de titans, ils vous décapitaient !Ces impuissants au front bravache, au cœur de fille,Ces monstrueux bâtards de l’humaine famille,Ont broyé sous leurs pieds nos plus chères amours…— C’est vous qu’ils ont tués au coin des carrefours !

Vous dont l’âme héroïque, ardente et décidéeSur des crânes humains fit trébucher l’Idée,O Conventionnels, nous vous répudions !Nous étions le jouet de folles visions.Arrière ! C’est fini ; rentrez dans la nuit sombre !Qu’on ne nous parle plus de vos luttes sans nombre !Quand ces poltrons ont fait sonner vos noms d’airain,Pour vous maudire encor se réveillant soudain,Vos victimes se sont du suaire échappées ;Et, vous jetant au front mille tètes coupées,L’Histoire vient à vous et, d’un œil assombri,Vous attache, ô géants ! à son grand pilori !

V

Pourquoi toujours du sang, des peines et des larmes ?Pourquoi l’humanité chemine-t-elle en armes ?Et pourquoi, de nos jours, après tant de malheurs,D’obliques prétendants, des effrontés jongleurs,Chacals flairant la mort, œil faux, tête courbée,Viennent-ils se ruer sur toi, France tombée ?Pourquoi la servitude a-t-elle un lit si doux ?Les peuples sont-ils faits pour marcher à genoux,Pour être bâtonnés ? Et le siècle où nous sommesDoit-il voir à nouveau trente millions d’hommesSe garrotter les mains de peur de s’égorgerEt se faire laquais afin de mieux manger ?Misère ! Ne peut-on vivre libre et paisible,Et, parce qu’on en fît un instrument terrible,Faut-il comme un poignard briser sa libertéEt troquer son honneur pour sa tranquillité ?Non ! la liberté, c’est le patrimoine austèreQui, sans être entamé, doit nous suivre au suaire.Soit bassesse, soit peur, lorsqu’une nationImplore à deux genoux sa propre abjection,Elle vous abolit, saintes fiertés humaines !Et la Postérité qu’elle charge de chaînesSe redresse indignée, et, sombre, marchant droitA l’infâme, lui dit : « Tu n’en as pas le droit ! »

VI

Sache un peu profiter des leçons de l’histoire,O peuple, vieux lion féroce et plein de gloire !Et, mûri par tes maux, comprendre qu’ici-basLa colère est stérile, et qu’on ne pétrit pasAvec du sang humain un avenir sublime !On est d’autant plus fort qu’on est plus magnanime,O peuple ! Lorsqu’on veut cheminer sans plier,Il faut être clément ; il ne faut pas crierA l’homme : « je te hais ! » mais lui crier : « je t’aime ! »Car jamais on ne peut, c’est là la loi suprême,Se maintenir debout, le Devoir abattu,Être grand sans bonté, ni libre sans vertu.

VII

O Liberté, ton arme est la raison humaine !Tu marches, le front haut, impassible et sereine ;Terrassant une erreur à chacun de tes pas,Ferme, sans haine au cœur, tu chemines, tu vas.Comme une chaste femme inflexible pour elle,Sans t’avilir, tu fais ton œuvre solennelle,L’œil austère, apaisant les peuples éperdus ;Et tu n’as pas besoin pour broyer les AbusDe porter une hache en ta droite puissante ;Car les jours où tu viens formidable, clémente,Avec ton front d’apôtre et ta douce fiertéTe poser devant eux, ils tombent, Liberté !Et c’est dans ces jours-là que croulent les bastilles,Que l’on entre au château, que s’abattent les grilles.Qu’une clameur d’amour sort de l’humanité,Qu’on est grand, qu’on est bon, et que la RoyautéDélaissant le trop lourd manteau de Charlemagne,Comme un hideux forçat qui déserte son bagne,Prenant pour mieux passer les haillons d’un laquais,S’échappe en frissonnant par l’égout du palais !

Liberté, Liberté, ta matrice fécondePorte un germe sacré qui doit sauver le monde !Tu contiens l’avenir dans tes robustes flancs.Comme Christ appelé par le besoin des temps,Tu t’avances vers nous douce et consolatrice,Et comme lui tu vois ta tâche rédemptriceMal comprise ou souillée ! O pure Liberté !On te craint, on te hait ; l’abjecte humanitéJette sa fange immonde à ta sublime face ;Mais qu’importe ! tu viens. Quoi qu’on dise ou qu’on fasse,On n’empêchera pas ton heure de tinter ;Heure sainte où sur tous le Progrès doit jeterSon regard paternel, radieux comme un phare,Où, brisant échafauds, couronnes et tiare,Les nations feront le labeur fraternel !Heure chaste d’oubli, de devoir solennelOù les hommes unis, plus heureux, moins farouches,Ne laisseront sortir que la paix de leurs bouches,Et n’auront, rayonnants de calme dignité,Qu’un maître, la raison, qu’un Dieu, la vérité !

Janvier 1872.

237 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources