Prima Verba, 1872
XVIII. Les rois !
I
Peuples, ayez pitié des rois qui vous enchaînent !Insensés, ils s’en vont, les pieds dans votre sang,Mais des destins cachés, les poussent, les entraînent^Et les font trébucher sur ce chemin glissant.
Plaignez-les, plaignez-les ! Leur peur inconsciente,En répandant la nuit, fait l’aube rayonnante ;L’avenir les engloutira.Ce sol de Chanaan appartient à la foule :La bruine qui ternit se dissipe et s’écoule ;Mais, le soleil est toujours là !
La pourpre n’est, au fond, qu’une étroite livrée ;La couronne à leur front creusa plus d’un sillon ;Leur palais n’est souvent qu’une cage dorée,Et, pour eux, la naissance a changé tout de nom
Leurs peuples sont des chiens qu’on dresse ou qu’on enchaîne ;Leurs amis, courtisans ; leur femme, souveraine ;Et leurs enfants, des héritiers !Oui, pitié pour ces rois qui font tomber nos têtes,Pitié pour ces douleurs terribles et muettes
Qui se cachent sous les lauriers !
II
Quand du maître puissant la nuit clot les paupières,Leurs ossements drapés d’un suaire en lambeaux,Faisant claquer leurs dents, des spectres funéraires,Pour s’en venir à lui, s’échappent des tombeaux.
C’est le réveil des morts, la ronde des victimes ;Chacune, en décrivant d’horribles pantomimes,Vient baiser le front du maudit :Le roi sur son séant se dresse, — et se détourne…Mais le baiser redouble, et la macabre tourne,Tourne, sans cesse, autour du lit !
Cependant près de lui, sous les antiques salles,Fiévreux, l’oreille au guet, ses gardes apostés,De leur talon pesant, font retentir les dallesPour écarter l’ennui qui rôde à leurs côtés.
Plus pâle qu’un enfant qui tremble dans sa crèche,Le César veut crier ; mais, de sa gorge sèche,Ne sort qu’un sépulcral hoquet.Il retombe affolé sur sa couche splendide ;Et la ronde éternelle, implacable et livide,Tourbillonne au royal chevet !…
III
Pauvres rois ! Sort pompeux, si chétif et si sombre !Voir dans chaque passant son sinistre ennemi,Redouter le soleil, toujours vivre dans l’ombre,Et n’avoir même pas le bourreau pour ami !
Tisser des voiles noirs aux mères éploréesEt pourvoir l’échafaud sous des voûtes dorées !Être Tarquin, Caligula !…Et s’enfuir demi-nu par une porte basse,Lorsqu’un laquais tremblant, l’épouvante à la face,Dit : « Majesté, le peuple est là ! »
IV
— Déjà l’aube a brillé. — Laissons marcher l’Idée ;Et, braqués sur son front, les lourds canons d’airainNe l’empocheront pas, si le Droit l’a guidée,D’écraser l’impuissant qui barre son chemin.
Déjà se sont levés, terribles dans l’histoire,Des jours, où, secouant son carcan dérisoire,La populace a pris l’essor,A franchi du château la porte séculaire,Mais n’a trouvé, déçue, au fond de la tanière,Qu’un trône vide — et tiède encor !
Les monarques s’en vont, car les peuples mûrissent.Leur tâche est terminée, à ces forçats du sort ;Ils partiront, courbés sous les mains qui maudissent,Emportant sur leur dos les instruments de mort.
Les desseins du Très-Haut ne sont plus équivoques ;Et si le sang humain, à de sombres époques,Fut le ciment des noirs palais ;Si l’homme fut broyé par le pied des satrapes,C’est que l’humanité doit franchir ses étapes :La Royauté, c’est un relais !
Janvier 1871.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources