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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Prima Verba, 1872

XXII. Ohimé

Georges de Porto-Riche· 116 vers

J’ai beau savoir que tu m’aimes, j’ai beau me direQue tes pleurs dérobés, tes pensers, ton sourire,N’appartiennent qu’à moi, je suis sombre, abattu.Comme un soldat brisé d’avoir trop combattu,Maintenant j’ai des jours de défaillance sourde,Mignonne, où la douleur en moi pèse plus lourde ;Des jours mauvais de doute et d’éblouissementOù ma raison se perd, où j’entends vaguementUne voix qui ricane et qui me dit dans l’ombreQue j’ai tort de t’aimer, que mes rêves sans nombreMes espoirs ingénus, tout ce que j’ai tenté,Dans l’abîme béant de la réalitéCroulera, sans que toi, jeune fille oublieuse,Tu chasses le souris de ta bouche rieuse.Naguère, je savais dissimuler, mentirAvec calme ; mon masque à peine peut tenirAujourd’hui. Quand je parle à ceux qui me haïssent,J’ai peur que mes pensers mal cachés se trahissent,Et qu’on lise a, mon front que je suis malheureux.Mes livres délaissés sont là, fermés, poudreux,Et pourtant notre amour a besoin de ma gloire !

C’est décevante erreur ici-bas que de croireQu’il suffit seulement d’aimer et d’être aiméPour saisir le bonheur dont on est affamé !Avant d’étreindre hélas ! sa magique espérance,Il faut tendre la main d’abord à la souffranceEt lui laisser ronger son cœur ardent et beau,Pour être heureux après, s’il en reste un lambeau ! «Aime, dit l’univers ; aiglon, ouvre tes ailesEt va poser ton aire aux sphères éternelles !N’as-tu pas faim d’espace et soif d’immensité ?Vois comme ce ciel est bleu ! N’es-tu pas tentéDe regarder ton Dieu ? » Dérision amère !Sitôt que nous voulons nous soulever de terre,Nous retombons meurtris, désespérés, méchants.Notre cœur porte en lui des désirs de géants,Et son premier soupir est une déchirure.Dès qu’on veut respirer, étroite est la nature ;On n’a plus assez d’air. Comme un ange banniIci-bas, on étouffe, on se meurt d’infini !

Oh ! les blonds idéals, oh ! les douces pensées,Oh ! les illusions ardentes, insensées,Et les blanches houris qui descendent des cieux 1Oh ! les troubles divins, les songes radieuxQui grisent la raison d’une ivresse sacrée,En murmurant ton nom, ô ma pale adorée,M’ont fait croire souvent que j’étais immortel !Sous un dôme d’azur, fantastique, éternel,Dans mes rêves de fou, bien souvent je t’ai vue !Je t’avais dans mes bras ; la terre à notre vueSe cachait dans la brume et la nuée errait.A nos pieds ; ta beauté rêveuse m’enivrait ;Je t’avais dans mes bras, rougissante et sans voiles,Et Dieu jaloux tournait la tête, et les étoilesPuisaient leurs doux rayons aux rayons de tes yeux,Tandis qu’autour de nous, les anges soucieux,Sur nos fronts constellés d’amour et de génie,Secouaient la verveine… Ironie ! ironie !Je ne puis même pas te parler quand je veux.

Rêves qui nous montrez comment l’on est heureux,Mensonges, visions inconstantes et bellesQui sur nos tristes cœurs venez poser vos ailes,.Vous faites bien du mal ! O spectres qui tentez,On veut mordre aux beaux fruits qu’en riant vous jetezEt l’on brise ses dents contre leurs flancs de pierre !

Puisque dans notre cœur, hélas ! toute chimère,Comme un captif qui tord de rage ses barreaux,Ne vit qu’en le faisant éclater en sanglots ;Puisque le beau, le grand, le radieux, en somme,Ne semblent s’étaler que pour montrer à l’hommeToute sa petitesse et toute sa laideur ;Puisque c’est fou d’aimer, que c’est une douleurD’avoir un peu de ciel dans son âme embrasée ;Puisque c’est ici-bas un mal que la pensée ;Plutôt que de souffrir, oh ! ne vaut-il pas mieuxS’en aller, à pas lents, le front insoucieux,Cheminer, sans amour, sans rêve, sans envie,Et, vieillard, expirer sans avoir eu de vie !…

Moi, dont le cœur ravi d’espérance et d’orgueilBondissait fièrement comme un hardi chevreuil,J’enfouis mes pensers, mes peines, ma tendresse ;Je comprime l’essor d’une aimante jeunesse,Et quand désenchanté je pleure, je n’ai pasUne main dans la mienne. Oh ! parfois je suis lasD’ensevelir l’amour qui m’absorbe et me ronge,Et le vertige amer me saisit quand je songeA ma vie inquiète et brisée à vingt ans,Pauvre feuille jaunie au milieu du printemps !Je pense avec effroi que jeune est ma souffranceEt qu’il faut que je sois fort, car elle commenceEt durera longtemps. Avant qu’un seul rayonDe fugitive gloire illumine mon nomEt vienne, en même temps, mêler nos destinées,Bien des jours passeront, vois-tu ; bien des annéesD’obscur combat, de deuil, de chagrin dérobé,Feront mon cœur plus sombre et mon front plus courbé !

La gloire, sache-le, c’est la ville lointaineQu’on voit à l’horizon radieuse et hautaine.Le chemin qui conduit au pied de ses rempartsEst long, morne, semé d’abîmes, de hasards ;Qu’importe ! on le prend, on part, on s’en va fébrile,Elle rayonne tant cette lointaine ville ! —Dans son enceinte, hélas ! peu sont entrés vivants,Et c’est pourquoi la route est pleine d’ossements.

Tandis qu’en proie au cloute et pleurant sur ma tâche,Je ferai mon labeur obscur et sans relâche,On pourra t’abuser, t’éblouir, te charmer.Trop faible pour souffrir, trop jeune pour aimer,Bientôt tu m’oublieras, et mon amour avide,Comme un saule penché sur une onde limpide,Verra passer ta joie au sourire distrait.Je ne serai pour toi qu’un importun regret,Que le morose ami qui t’aura fait connaîtreCe que c’est qu’une larme ; et, quelque jour, peut-être,Ton bonheur, sans le voir, coudoîra mon souci…Ah ! tiens ! pardonne-moi de te parler ainsi.

116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources