Prima Verba, 1872
VI. « Tu souffres, je le sens ; tu pleures, je le sais »
Tu souffres, je le sens ; tu pleures, je le sais.Ton doux rire est parti maintenant, car tu penses ;Si j’avais pu prévoir le mal que je te fais,Va ! j’eusse mieux caché mes amères souffrances !
Je n’ai pas provoqué la fortune pourtant ;Je n’ai pas été mû par un espoir suprêmeEt je n’ai point dit au sort : « Je veux qu’elle m’aime. »Non, mon cœur qui chantait ne demandait pas tant !
Sur le même chemin, un soir, nous nous trouvâmesComme vers un ami qu’en route on reconnaît,Troublé, je suis allé vers toi ; nous nous aimâmes ;Voilà ; je ne sais pas comment cela s’est fait…
Le monde est bien cruel pour nous, ma bien-aimée !Comme d’un pied distrait on écrase une fleur,Il piétine joyeux sur notre humble bonheur,Sans songer que de pleurs toute ivresse est formée ?
Crois-moi, ne laisse pas la pâleur dénoncerTes soucis ; l’envie est aimable et curieuse ;Cache-toi pour souffrir, cache-toi pour penser,Et qu’on ne dise pas que tu n’es plus rieuse.
Sois forte, imite-moi. Je suis meurtri, frappé ;Les épreuves m’ont fait l’âme sombre et chagrine,Et je ris, et hors toi, nul autre ne devineLes pleurs mystérieux dont mon masque est trempé.
Nous pouvons nous aimer, sans remords, ma chérie,Et sur notre douleur calmes nous replier :Notre amour est sincère et rien ne l’a flétrie.Dieu qui compte nos maux ne peut nous oublier.
Pour, que tu sois heureuse, il veut que tu soupires,Car il ne bénit bien que ceux qu’il éprouva ;Et, quand l’heure viendra, mon pauvre ange, il feraDe nos quelques sanglots des milliers de sourires !…
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources