Prima Verba, 1872
XXXI. « Un peuple ne meurt pas. Tu portes Machabée »
A J. D.
Un peuple ne meurt pas. Tu portes MachabéeDans tes flancs déchirés, ô Pologne tombée !L’éternel droit rayonne au-dessus des billots.Proscrits, ne dites pas : « Nous sommes sans patrie. »Oh ! ce n’est pas en vain que votre âme est meurtrie !La justice penchée écoute vos sanglots.
O tzar, tzar maudit par des millions de veuves !La Conscience humaine, en face des épreuves,Se dresse calme, et d’un regard te fait plier.Elle est sereine, forte, et jamais ne succombe,Lorsqu’on l’égorge, ô tzar, elle sort de la tombeEt met un signe rouge au front du meurtrier.
C’est la peur qui te fit mutiler ta conquête.O Maître ! il faut bien peu pour te courber la tête !Pour te blêmir le front sous ton royal bandeau,Il suffit seulement des sanglots d’une femme,D’un orphelin qui passe et qui te dise « Infâme ! »D’un petit berceau vide, il suffit d’un tombeau !
Tu peux, farouche hetman, tu peux, d’un seul ukase,Parquer les Polonais dans les monts du Caucase,Planter ton étendard sur leurs cités en feu ;Tu peux, ô tzar puissant ! selon ta fantaisie,Les enterrer vivants sous les steppes d’Asie ;Tu peux, si tu le veux, leur prendre leur ciel bleu,
Leur fiancée au doux front, leur toit, leur charrue,Les tuer par ton knout au milieu de la rue ;Leur donner pour soleil la lampe des mineurs,Tu peux changer leur nom, lacérer leur histoire,Polluer leur honneur, te vautrer sur leur gloire,Dire aux mères en deuil : « Je vous défends les pleurs ! »
Tu peux les revêtir de honteuses casaques,Et jeter la vierge en pâture à tes cosaques,Tu peux piller, brûler, massacrer, rire après ;Arracher les enfants du ventre de leur mère,Convertir la Pologne en immense ossuaire,Mais tu ne tueras pas le peuple polonais !
On ne supprime pas un peuple comme un homme ;Un pays, ses mœurs et son drapeau, ce qu’on nommeUne patrie, ô tzar, ne s’anéantit pas !Les éprouvés sont rois, dans la demeure humaine,Le Progrès pour marcher se cramponne à leur chaîne,Le monde est le boulet que traînent ces forçats.
Chaque fois que Ton tranche une tête sublime,Le Droit armé jaillit du front de la victime ;De la cendre des preux, Dieu pétrit les héros.O tzar ! les ossements frémissent sous la terre,Les filles ont du lin pour filer ton suaire,On peut encore ôter la rouille aux vieilles faulx !
Regardez, regardez, là-bas le ciel s’allume,Les doux rayons d’avril percent l’épaisse brume,Le lourd glaçon du Nord s’ébranle et se dissout ;Tout chante, tout frémit : le chêne et le brin d’herbe…Proscrits, c’est l’avenir, éclatant et superbe !L’avenir ! l’avenir ! — Les peuples sont debout !
Octobre 1869.
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources