Prima Verba, 1872
IV. Venez !
Oh ! vous avez raison : la foule est importune.Sitôt que notre cœur plein de flamme et d’amourVeut chanter son bonheur, pleurer son infortune,La foule qui s’agite et qui ricane autourOutrage de son cri, comme un oiseau de proie,Nos larmes de tristesse ou nos éclats de joie !Pourquoi rester ici quand sa folle clameur,En raillant nos penser s nous les refoule au cœur ?Allons rêver plus loin, car ce n’est pas près d’elleQue l’âme en s’élevant peut déployer son aile.Venez, nous serons mieux dans ces grands bois là-basOù rien ne vient troubler le front qui se recueille,Si ce n’est la ramure ou le bruit de la feuilleCrépitant sous les pas !Avant l’instant sacré qui sonna son ivresse,Là, plus d’un jouvenceau, fébrile au rendez-vous,Sur l’écorce a gravé le nom de sa maîtresse ;Et plus d’un malheureux, en tombant à genoux,A crié ses douleurs aux arbres séculaires
Et maudit le destin qui brisait ses chimères !…Venez, nous serons seuls, et nos tremblantes mainsPourront se rencontrer sans crainte des humains ;Venez, nous rêverons, nous oublierons le monde,Et ce secret pesant qui m’oppresse et qui grondeRestera clans mon sein, si vous vous courroucez ; —Et je sais un sentier, si réduit et si sombreQue les couples heureux qui sillonnent son ombrePassent entrelacés….
Fontainebleau, mai 1870.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Prima Verba, Paris, E. LACHAUD, ÉDITEUR, 1872· Sources