Quelques vers d’autrefois, 1915
II. Les heureux
C’est la nuit ; nous luttons, pris dans cette aventure.On grelotte, et le vent à travers les champs noirsNous apporte l’odeur d’amis sans sépulture.Nous sommes les heureux choisis pour ces beaux soirs.
Comme il neige ! Malgré les longs mois qui nous usent,On blague ; quelques-uns parlent de ces froussardsQui roulent en carrosse, affligés de brassards.Nous sommes les heureux choisis pour qu’ils s’amusent.
Mais un obus éclate, et voici des mourants :On tombe, on pleure, on hurle, et le prussien nous raille,Et nos cris sont couverts de cris déshonorants.Nous sommes les heureux choisis pour la mitraille.
Où sont les chefs ? Adieu courage, adieu raison !Celui-là veut mourir, celui-ci veut se rendre ;L’un pense à la patrie, et l’autre à la maison.Nous sommes les heureux choisis pour vous défendre.
Dans un trou, fourrez ceux qu’on a pu ramasser ;Et que d’eux sorte un jour, avec indifférence,Le froment nourricier de la terre de France.Nous sommes les heureux choisis pour l’engraisser.
Que d’allemands chez nous, hélas ! et que de princes !Mais nous verserons tant de notre sang latinQu’ils seront par milliers noyés dans nos provinces.Nous sommes les heureux choisis pour ce destin.
Ceci fait, sur Paris, vers ses faubourgs en cendre,Nous irons, à l’appel des bourgeois meurtriers,Fusiller les gamins et les vieux ouvriers.Nous sommes les heureux choisis pour les descendre.
Janvier 1871.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Quelques vers d’autrefois, Paris, ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS, 1915· numérisation gallica.bnf.fr· Sources