Quelques vers d’autrefois, 1915
III. Sedan
I
Nous sommes dans la plaine, ils occupent la côte.Combien de jeunes corps ont foulé l’herbe haute !Ce sont des morts hélas ! et non pas des amants.On veut mourir, mourir avec tous ses sermentsEt Guillaume à cheval, du bord d’un promontoire,Jalouse la défaite, en tenant la victoire.
C’est pourquoi le boulet à travers les sillonsCouche des bataillons sur d’autres bataillons ;C’est pourquoi le vaincu que le trépas enivreRougit la terre en fleur qui lui parle de vivre ;Et que les lourds chevaux, meurtriers sans remords.Piétinent les blessés, en retuant les morts.
Mais ces noirs escadrons qui roulent aux abîmes,Ces canons égorgeurs, accroupis sur les cimes,Cette Meuse sanglante au vieux pont fatigué,Et. si pleine de morts qu’on la traverse à gué,Tant d’hommes qu’on a vus passer et disparaître,Ces têtes et ces bras séparés de leur être,Sedan crible d’obus, Bazeille au loin fumant,Nos grands chefs attardés dans le camp d’Agramant,Ce calvaire d’illy, Golgotha de l’armée,Ces charges, ces assauts pour la patrie aimée,Ces affûtsrenversés, ces pelotons fauchés,Et qui restent debout comme des blés penchés,Gallifet haletant, Margueritte qui tombe,Ce déluge de feu sans arche et sans colombe,Cotte France qui sombre avec son empereur,Tout cet assassinat dont Dieu même a l’horreur,N’est pas le dernier deuil, ni la dernière insulte !.Car au creux du vallon, loin de l’âpre tumulte,En arrière des morts et du combat hurlant,D’un rempart tout à coup surgit un drapeau blanc.
Monjoie et Saint Denis ! France ! C’est l’oriflamme.Sur l’antique donjon, sous la nuée en flamme,C’est Turenne, ô soldats ! celui qui l’a planté.Le héros de Turkhcim en vos rangs s’est jeté :Français, comme à Denain !Français, comme à BouvinesChargez les mousquetons, roulez les couleuvrines,Chasseurs de Reichshoffen, turcos de Wissembourg,Archers de Tolbiac et dragons de Fribourg,Salut au vieux drapeau, blanc de mille batailles !Trivulce, Duguesclin, Bayard, Condé, Xaintrailles,Le roi de Marignan et celui de PoitierSont avec vous. Montjoie et guerre sans quartier !Hélas !Ce drapeau blanc qui vers les astres monte,C’est celui de Baylen, c’est l’étendard de honte ;Et l’homme qui l’arbore aux créneaux du donjon,Chargé d’un nom plus lourd que le vôtre, ô Turenne !O Bayard ! O Xaintraille ! O Jeanne la Lorraine !Est un Napoléon.
II
Des mourants éperdus qui réclament leur mère.Là, des cris d’agonie ; ici, la fin sommaire.Des morts, des morts, des morts. — Près du soldat germain,Bœuf massif égorgé dans l’abattoir humain,Cavaliers, fantassins, chasseurs, dragons, zouaves.Ils dorment ;plus heureux, moins sacrés que ces bravesQui, par noirs pelotons, sur les chemins rompus,Bientôt, quand les corbeaux seront assez repus,Entre Strasbourg qui flambe et Metz enveloppée,Iront vers l’Allemagne, à coups de plat d’épée.Ils gisent pêle-mêle, avec et sans affront.Ceux-ci, comme une étoile, ayant la balle au front,Vainqueurs, morts les premiers, dupes de la patrieCeux-là plus mutilés, tordus par la tuerie,
Les poings crispés, l’injure aux dents ; sur les charniersTombés désespérés, vaincus, et les derniersLa plupart encor verts, créés sains et robustes,Avec des bras puissants, avec de larges bustes,Pour l’honnête labeur et pour le tendre effort.La Guerre, qui ne boit que le sang chaud du fort,Réserve dans sa soif toujours inassouvieLes jeunes pour la mort et les vieux pour la vie !Demain, ils pourriront par milliers ; et les roisQui font de ces moissons ne crèvent qu’une fois.
Janvier 1871.
74 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Quelques vers d’autrefois, Paris, ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS, 1915· numérisation gallica.bnf.fr· Sources