Tout n’est pas rose, 1877
XLIV. A Carmen
Lorsque la señora dans les nuits de GrenadeÉcoute à son balcon monter la sérénade ;Quand le vieil Alhambra resplendit argenté ;A cette heure qui fait dans l’ombre douce et belleL’amoureux plus hardi, la femme moins rebelle ;Où le bruit des grelots s’éteint par la cité ;
Je viens te dire : « J’aime ! » Et, la tête penchée,Tu m’écoutes, rêveuse, indolemment couchée ;Mais, sans t’abandonner, forte de ta vertu !Tu souris au lion que tu tiens à la chaîne…Ôte-moi ton amour et donne-moi ta haine !Car ce n’est plus cela que je veux, entends-tu ?
Non, ma race n’est pas la race des austères !Et mes vingt ans fougueux dans mes chaudes artèresRoulent des flots de sang !… Vois-tu, ce que je veux,C’est longtemps dans mes bras t’adorer et t’étreindre ;C’est, lorsque le bonheur soudain vient à s’éteindre,Dans tes beaux yeux mourants voir passer tes aveux !
Je veux la nuit d’amour indomptable et farouche ;Je veux voir ton baiser ivre et cherchant ma bouche ;Je veux voir ton corps blanc tordu, crispé, ravi ;Notre extase à tous deux folle, renouvelée,Et puis, mort, sur ton sein, la tête échevelée,Retomber épuisé, mais non pas assouvi !…
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources