Tout n’est pas rose, 1877
XLIII. Encore sur une absente
I
Hélas ! est-ce possible ? Elle, l’enfant ravie,Hier encor beauté, rayon, grâce, fraîcheur,La jeune épouse au front resplendissant de vie,Elle, force et blancheur !
Elle est néant, poussière ; elle est morte, fauchée !Dans un étroit cercueil qui lui heurte les bras,Dans une boîte longue, immobile.et couchée,Elle habite là-bas !
Dans la ville peuplée aux murs pleins de ténèbres,Dans un cachot profond aux glacés suintements,Ayant à ses côtés d’autres cercueils funèbres,Sur un lit d’ossements !
Ce n’est plus qu’un cadavre à cette heure où nous sommes,La nature a commis ce meurtre, ce forfait ;Ce que n’aurait pas fait le plus cruel des hommes,Mon Dieu, vous l’avez fait !
Vous avez pris au toit maintenant solitaireL’épouse, saint conseil, la mère, appui de tous ;Vous avez pris une âme utile sur. la terre,Inutile dessous !
Vous avez à son nid arraché la colombe,Enlevé sans pitié la brebis au bercail…Blasphèmes !… D’un Éden qui nous dit que la tombeN’est pas le bleu portail !
Qui nous dit que le corps n’est pas la chrysalideD’où notre âme jaillit, papillon éternel ?La vie est le bouton d’une rose splendideQui ne s’ouvre qu’au ciel !
Ô femme que la mort garde en son noir repaire !Toi que la tombe a prise et ne rendra jamais,Souris-tu pour charmer le Seigneur, notre père,Comme tu nous charmais ?
Horreur ! si ta dépouille avait son agonie,Si pour s’annihiler ton impassible corpsSouffrait le froid, la faim, la fièvre et l’insomnie,Et mourait mille morts !
Toi seule, tu le sais le mot du grand problème !Devant ton cercueil sourd nous crions, nous pleurons ;Haine et doute, voilà ce que ta cendre sèmeDans nos cœurs, sous nos fronts !
Taisons-nous : elle est là, dans l’herbe, sous la pierre !Pour nous entendre, elle est ou trop haut ou trop bas ;Nos mille pleurs tombant sur sa froide paupièreNe la rouvriront pas !
Le Ciel nous a frappés, sa volonté soit faite lA quoi bon profaner ce qui n’est pas compris ? —L’Éternel a donné, disait le roi-prophète,L’Éternel a repris !
II
Oh ! pourtant quel que soit le divin diadèmeDont ce pudique front puisse être revêtu !Quelle que soit l’extase ineffable et suprêmeOfferte à sa vertu !
Si paisible que soit notre tombe profonde,Si douce que soit l’heure où finissent nos maux,Si le Seigneur clément à l’ange moribondeAvait dit ces seuls mots :
« Vois mon palais d’azur, c’est la joie immortelle !Laisse là tes enfants, laisse là ton époux !Tu souffres, viens ! choisis de la terre cruelle,Ou de mon ciel si doux !
Rester, c’est la douleur, c’est le martyre austère !Viens, enfant, ou tes pleurs couleront sans tarir ! »— Elle aurait répondu : « Je reste sur la terre,Je reste et veux souffrir ! »
III
C’est fini. — Dors en paix dans la couche funeste.Hélas ! le plus frappé par le sort rigoureuxN’est pas celui qui part, mais bien celui qui reste !C’est l’époux malheureux !
L’amant désespéré qui perd tout ce qu’il aime,Qui demeure debout à côté du cercueil ;Le pauvre cœur brisé qui doute et qui blasphème,Cloué sur un écueil !
L’âme que le malheur rend stupide et haineuse,C’est l’homme impatient de son dernier sommeil,Épi morne attendant la sombre moissonneuse,Dans le champ sans soleil !
Le,père ayant au flanc sa mortelle blessure,Qui près de ses enfants, grand devoir qui soutient,Survit, vase funèbre atteint d’une félure,Mais qu’un cercle retient !
IV
Oh ! tandis qu’ils sont là, fronts jeunes, têtes blanchesVieux père aux pas tremblants, mère aux doux yeux voilés,Épouse, frère, sœur, blonds enfants, âmes franches !Aimons-les, aimons-les !
Oh ! soyons bons pour eux ! Qui sait ? proche est leur terme !Faisons riants leurs jours et sereines leurs morts !Qui peut dire combien un cercueil qui se fermeOuvre de noirs remords !
Aimons-les ! Dieu ravit sans pitié les colombes !Songeons qu’ils marchent vite et qu’ils sont attendus !Les baisers qu’on prodigue au marbre de leurs tombesSont, des baisers perdus !
Marchons près d’eux : la route est sitôt solitaire !Nous aimons pour une heure, aimons d’amour profond !Ceux qu’on embrasse, hélas ! ont toujours de la terreDe sépulcre à leur front !
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources