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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tout n’est pas rose, 1877

XII. Béruria

Georges de Porto-Riche· 64 vers

Le soleil se couchait sur Sion, la montagne.C’était Sabbat, ce jour. Béruria, compagneDu doux Rabbi-Meïr, absent en ce moment,Devant deux corps glacés pleurait amèrement.

Dieu qui d’un coup de vent emporte l’anémoneEt qui brise la branche où la main se cramponne,Venait de lui ravir ses enfants adorés,Deux jumeaux de dix ans, deux fronts purs et sacrés !

Et, sanglotant, criant, riant, mère en démence,Elle ébranlait les murs de sa douleur immense,Baignant de mille pleurs leur cadavre crispé !…

Soudain elle se tut, le cœur saisi, frappéD’une horrible pensée : et le père ! et le père !Lorsqu’il va revenir souriant et prospère,Aux lugubres sanglots qu’il entendra du seuil,S’il allait deviner que sur son toit en deuilL’ange noir de la Mort vient de ployer son aile ;Et que ses deux enfants dans la nuit éternelleSe sont endormis, froids et sans lui dire adieu,Tandis qu’il enseignait la parole de DieuAu peuple rassemblé sur la montagne sainte !

Alors Béruria, dans une longue étreinte,Pressant leur tête blonde et leur parlant tout basSur le lit nuptial où jadis en ses brasIls gazouillaient, petits, leur chanson matinale,Sur la couche qui vit leur aube virginale,Déposa les deux fils arrachés à son flanc,Et sur leur front de marbre étendit un drap blanc ;Puis, du cruel retour, priant, attendit l’heure.

Le soir, Rabbi-Meïr rentra dans sa demeure :La mère, sans pâlir, l’âme prête au combat,Présente à son époux la coupe du sabbat.Il embrasse sa femme, un instant la contemple,Et demande ses fils. — « Ils doivent être au temple. »Répond Béruria. — « Non, femme, ils n’y sont pas. »— « Es-tu certain, Rabbi ? » — « J’en reviens ! » — « En ce cas,Chez quelque pauvre ils sont sans doute », reprend-elle.— « Dieu bénira leurs jours ; leur âme est aussi belleQue pudique est ton front ! » fit Meïr tout joyeux.Béruria, sur lui n’osant lever les yeux,Prépara le repas sans parler : sa tendresseReculait de pitié devant cette allégresse.

Lorsqu’il eut récité les grâces, doucementL’épouse hasarda ces mots : « En ce moment,Meïr, un noir chagrin m’accable, me torture :J’ai besoin d’un conseil ; toi, forte créature,Toi, l’homme de raison, Rabbi, donne-le-moi ! »— « Parle ! » — « Voici, dit-elle, étouffant son émoi :Un inconnu jadis entre mes mains candidesRemit, dépôt sacré, deux diamants splendides ;Et partit, confiant. Dix ans se sont passés,Et les deux diamants admirés, caressésOnt jeté dans mon cœur leur rayon pur et tendre.Je pensais que jamais je n’aurais à les rendre,Et les croyais à moi, dans mon naïf amour !Mais, hélas ! l’inconnu, tout à coup de retour,Réclame ses joyaux ; et j’hésite, mon maître,Ces diamants chéris faut-il les lui remettre ? »— « Rends-les Rends-les cria Rabbi stupéfié,On ne doit pas ravir le dépôt confié ! »La courageuse mère alors lui dit : « Regarde !Découvrant ses fils morts, diamants à sa garde,Regarde sur ce lit, mon époux bien-aimé :J’ai rendu le dépôt que Dieu m’a réclamé !… »

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources