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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tout n’est pas rose, 1877

XXXVIII. Colère

Georges de Porto-Riche· 120 vers

I

Les guerriers sont partis pour la lutte Germaine ;Mais ils font sous la terre une course lointaine :Les guerriers ne reviendront plus !A côté de leur glaive ils dorment dans la plaine,Le vent passe près d’eux, en soupirant de haine,Et les blés ont germé dessus !

Ils sont tombés là-bas les fils de Charlemagne !La voix de l’ennemi traverse la campagne,Comme le cri du chat-huant.Sur leur cœur est planté le drapeau d’Allemagne !…Mère, sœur, orphelin, aïeul, douce compagne,Chantez : ils sont morts en tuant !…

Les frères survivants, aux regards des Vandales,Ont achevé leur mère et, sanglant, sur les dallesOnt traîné son cadavre en feu,Tandis que Metz, Strasbourg, en entendant ses râles,Élevaient vers le ciel leurs flèches sépulcralesPour demander justice à Dieu !

Les noyés passent verts sur l’eau qui les charrie,Et des croix ont poussé dans la sombre prairie,Où plane le hideux corbeau…Rêveuse, l’œil hagard, sinistre, la Patrie,Un noir tronçon d’épée en sa main amaigrie,Pleure assise sur un.tombeau !

— Et vainqueurs, spectateurs, Germanie inféconde,Italie, Albion, Russie à tête blonde,Avec joie et fraternité,Sur ses débris fumants, hurlent, dansent en ronde,Jetant le rire lâche et le crachat immondeAu vieux lion ensanglanté !

II

Peuples heureux ! riez, outragez nos épreuves !Soulevez en chantant le long voile des veuves :L’ouragan sort du gouffre amer !Nous vous engloutirons, vous et vos gloires neuves !Spectateurs et vainqueurs, torrents, ruisseaux et fleuves,Vous vous perdrez tous dans la mer !

Barbares ! vous avez médité notre histoire !Nous vous avons appris le courage et la gloire,Avec nos braves vétéransPleurons et dévorons la honte expiatoire !C’est nous qui vous avons enseigné la victoire,En vous vainquant quatre cents ans !

Soyez moins fiers, vos cœurs n’ont pas été stoïquesVous saviez seulement nos guerres héroïques ;Quand les plaisirs nous dégradaient,Vous lisiez en secret nos exploits homériques,Et lorsque nous campions sur vos places publiques,Vos petits enfants regardaient !

Nos clairons vous ont dit nos marches triomphales ;Nos drapeaux glorieux, noircis, troués de balles,Jadis ont flotté sur vos tours ;Votre sol a gardé l’ombre de nos sandales ;Vous fûtes des Français, et de vos capitalesNous connaissons les carrefours !…

Berlin ne fut qu’un bourg perdu dans notre Gaule ;Quinze ans l’Europe en deuil se pencha comme un sauleSur un grand fleuve nacarat ;Ney courut à cheval d’un pôle à l’autre pôle,Et la Russie encor sur sa neigeuse épauleSent la cravache de Murât !…

Vous fûtes écrasés sous nos infanteries,Et n’ayant pas de draps nos troupes aguerriesOnt dormi dans vos étendards ;Vos maîtres ont été laquais aux Tuileries !Et vos palais royaux ont servi d’écuriesAux montures de nos hussards

Luttant pour châtier, affranchir ou soumettre,Sans cesse le Gaulois, libérateur ou maître,César ou Masaniello,A donné largement le sang chaud de son êtreNous eûmes dans cent ans vingt Austerlitz peut-être,Et seulement deux Waterloo !

III

Famille de Caïn, Germains, Latins et Slaves !Hommes des monts, des mers, des neiges et des laves,Raillez les héros éprouvés !Nos bras virils naguère ont brisé vos entraves ;Et si vous n’êtes pas un vil troupeau d’esclaves,C’est à nous que vous le devez !

Raillez le grand soleil qui féconde et qui dore !Ombre et couchant, raillez la lumière et l’aurore ! —Les grains que le soc égorgeurA broyés dans la plaine et que le sang colore,Ces grains, par millions, demain pressés d’éclore,Seront peuple d’épis vengeur !…

Les mères à genoux pleurent sous le cilice,Mais les jeunes guerriers s’offrent en sacrifice ;Enfant, vieillard, adolescent,Attendent à l’affût l’heure réparatrice !L’espérance et le temps ferment la cicatrice :Les lauriers poussent dans le sang !

Dalila, ta maîtresse aux charmes impudiques,O géant ! a coupé tes cheveux fatidiques !Le Philistin rit de ton front !On t’attache à la roue, on t’expose aux portiques :Espère, vieux Samson ! les temps sont prophétiquesEt tes cheveux repousseront !…

L’Europe, pâle encor, rit du colosse à terre,Mais lui, forge du fer et chante avec mystère,Brutus au bras laborieux !…La France saisira bientôt son cimeterre !Et ta flèche, ô Strasbourg ! sera la hampe austèreDe notre drapeau glorieux !

IV

Fils d’Attila ! Germains ! Cœurs débordants de haines !Oui, vous nous reverrez dans vos stériles plaines,Avec de lourds canons de fer !Et les affronts sanglants de nos âmes hautaines,Nous irons les laver sur vos rives lointaines,Dans votre Elbe, fleuve d’enfer !

Nous irons vous traquer jusque dans vos repairesEt nous écraserons vos têtes de vipères !Cologne, à ton archevêché,Nous remercîrons Dieu de nos armes prospères ;Et nous reposerons dans les lits où nos pèresAvec vos mères ont couché !…

Nous ne livrerons pas vos villages aux flammes,Nous ne sèmerons pas de ténébreuses trames,Des trahisons dans la cité ;Mais nous irons vous vaincre, hommes, enfants et femmes,Et nous nous vengerons de vos mépris infâmes,En vous donnant la liberté !…

1871.

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources