Tout n’est pas rose, 1877
XXXIX. La clé
Ce soir tu seras ma maîtresse :Plus de sanglots, adieu souci !Femme, comme sous ma caresse,Tu seras belle dans l’ivresse !Tu m’as donné ta clé, merci.
Lourde, grossière, humble et rouillée,Elle n’est pas d’or fin bruni ;Sa tige n’est pas travaillée ;Ce n’est pas une œuvre fouilléePar Benvenuto Cellini !
Mais tombant de ta main mignonne,Elle m’a créé ton amant !Quand sur elle le soleil donne,Une goutte d’eau qui rayonne,N’est-elle pas un diamant ?
Clé de l’Éden, joyau splendide,Acier aux atomes si froids,Laisse-moi, joyeux et candide,Baigner ton corps d’un pleur limpide,Et t’embrasser comme une croix !
Mais, en te serrant, clé sacrée,Je viens de me blesser la main,Et j’ai la paume lacérée !Pourquoi ? Sur ta tige altérée,Que vois-je ? Ciel un pouce humain ?
Est-il possible ? Quel symptôme !Mon Dieu, de quelque amour ancienSerait-ce le railleur fantôme ?Hélas ! c’est l’ombre d’un doigt d’homme,Et ce doigt-là n’est pas le mien !
Mille stigmates, mille atteintesSur le fer courent à l’envi !Voilà des traces, des empreintes,Des soudures et des étreintes !Horreur ! Elle a déjà servi !
Femme, mes beaux songes d’ivresseDu ciel sont tombés étourdis !Tu ne seras pas ma maîtresse,Et je renonce à ta tendresseReprends la clé du Paradis !
Elle devait m’ouvrir Sésame,Mais je la jette loin de moi !Cette clé, courtisane infâme,N’est pas plus chaste que ton âmeEt n’est pas plus vierge que toi !
45 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources