Tout n’est pas rose, 1877
XIV. D’Uriage au Champrousse
D’abord au pie des monts, au fond de la vallée,La route large, sûre, accueillante, étalée ;D’énormes châtaigniers, des noyers, des ormeaux,La source ; mille fleurs ; des blés ; de gais hameaux.Puis, le chemin plus rude, à mesure qu’on monte ;La chaumière plus rare, une eau qui court plus prompte ;Des ravins ; une pente aux rapides détours ;Plus de blés ; moins de fleurs ; mais des arbres toujours.Les coteaux dépassés, ni le noyer, ni l’orme ;Quelque chose de noir, d’étrange, d’uniforme :Les sapins droits, serrés, lugubres au regard ;Des abîmes partout et des fleurs nulle part ;Comme le voyageur, la riante verdure,Trouvant la pente roide et la terre trop dure,S’arrête fatiguée à la moitié du mont.Plus haut, l’âpre désert, l’isolement profond ;On s’aide des lichens, on se cramponne aux branches ;On a comme sentiers des couloirs d’avalanches ;On marche dans le lit des torrents desséchés ;Au bord des entonnoirs, sur les rocs ébréchés,On s’élance à l’assaut de la montagne immense ;Les bois ont disparu, c’est l’Alpe qui commence ;Enfin c’est le sommet : aucune aspérité ;Un terrain large, plat ; l’air pur ; l’immensité ;Une plaine où les vents déchaînent leurs orages ;On retrouve la fleur ; on est aux pâturages ;Des vaches, l’herbe haute et les rhododendrons ;Des éclats de granit épars aux environs ;Quelques pins convulsés, tordus par les tempêtes ;Et plus haut que le mont, au-dessus de nos têtes,Dans l’infini terrible et triste du ciel bleu,Invisible, caché, ce qu’on appelle Dieu !
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources