Tout n’est pas rose, 1877
XXXI. Paule
Regarde un Titien, contemple un Murillo ;Dans Venise, le soir, regarde au bord de l’eauLa lune illuminant au loin quelque voilure,Et laissant dans la mer traîner sa chevelure ;Prends l’ivoire d’un Christ au front doux et serein,Prends les chairs du Corrége ou les tons du Lorrain,Lorsqu’il couche un soleil au fond d’un paysage,Tu n’auras pas encor le teint de son visage,Cette tunique d’or au lumineux réseauQui flotte sur ce corps et voile ce roseau,Ce doux rayonnement, cette lumière blondeDont l’astre de son cœur l’enveloppe et l’inonde.
Dans la mer, sur le gouffre aux matelots ouvert,Prends le flot le plus pur, prends le flot le plus vert,Prends la lame qui chante et la lame qui brille,Et tu verras les yeux de cette jeune fille. —Dans l’Océan dormant, sa mère aux cheveux d’or,Un matin se baignait, sans voiles, vierge encor ;Mais en se retirant de la vague profonde,Elle eut beau, les pieds nus sur le sable de l’onde,Couvrir son chaste sein, se draper d’un manteau,Deux perles en tremblant, deux pures gouttes d’eau,Deux larmes de tendresse à Neptune arrachées,A ses humides flancs restèrent attachées,Firent pâmer d’amour son beau corps triomphantEt formèrent plus tard les yeux de son enfant.
Suis d’un fixe regard l’hirondelle qui passe,La proue en haut, en bas, fendant, coupant l’espace,Tantôt rasant le sol, tantôt dans le ciel clair,Toutes voiles au vent, elle plonge dans l’air,Apparaît, disparaît, et l’ombre de son aileSe projette légère au mur de la tourelle.Aussi noirs, presque bleus, tels ses longs cils soyeux,S’agitant comme une aile au bord de ses grands yeux,Quand de la terre au ciel son jeune esprit voyage,Jettent une ombre douce à son riant visage.
Dans l’église sacrée où la foi te conduit,Regarde : les arceaux sont plongés dans la nuit.L’abside est dans la brume et les vieilles colonnesProfilent vaguement leurs ombres monotones ;Le chœur se voit à peine et la nef est en deuil ;Tout est sinistre, noir, et tout attriste l’œil.Seul, un rayon d’en haut, par le vitrail gothique,Fait un trou lumineux dans cette ombre mystique ;Ondoyant et flottant au-dessus de l’autel,Long, soyeux et brillant, comme un baiser du ciel,Il caresse le Christ dans la chapelle obscure :Ce rayon du soleil, c’est là sa chevelure.Auprès de l’Alhambra, silencieux tombeau,Cueille au Généralife, au bosquet le plus beau,Une grenade d’or à la pulpe vermeille ;Ouvre-la sous l’ombrage, à l’heure où tout sommeille,Prends, ruisselante encor des pleurs de l’Océan,La perle virginale et pure de Ceylan ;Jette-la dans le cœur de la grenade ouverte,Puis, au travers du fruit, sous la ramure verte,Fais passer, souriant dans l’ombre de la nuit,Le rayon le plus doux de la lune qui luit :Alors, et sans mentir, ami, tu pourras direQue tu connais sa bouche et son divin sourire.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources