Tout n’est pas rose, 1877
XVIII. Rencontre
Elle a le cou de la colombe,Une taille au tour gracieux,Le sein rond, l’épaule qui tombe,Tout son être est harmonieux.
Son bras fin qu’elle laisse pendre,Blanc comme le camélia,Porte une main qu’elle a dû prendreA la superbe Impéria.
Le corps dressé, fière, elle marche ;Son pied léger semble glisser,Sous ce pied cambré comme une arche,Un clair ruisseau pourrait passer.
Est-ce Diane chaste et belleQui va de ce pas triomphal,Ou la Vénus de PraxitèleQui vient de fuir son piédestal ?
Quelle est cette beauté parfaite ?Qui donc sculpta cette Junon ?Est-ce Phidias qui l’a faite ?Nous vient-elle du Parthénon ?
Ce corps que la triste AndromèdeEut jalousé, ce corps altier…Est celui d’une horrible laide,Dont chacun rit dans le quartier
La face n’est qu’un bloc informe,Le visage est flasque et visqueux,Le nez camard, la lèvre énorme,L’aspect ignoble et monstrueux.
Pauvre femme, sombre et confuse,Elle hoche, l’air consterné,L’affreuse tête de MéduseSur le beau corps de la Phryné.
Le démon devait être un ange,Mais le sculpteur fut entravé :Comme la Nuit de Michel-Ange,L’œuvre apparaît inachevé !
Toujours en butte aux railleries,Presque honteuse d’être au jour,Elle étouffe les rêveriesDe son cœur altéré d’amour ;
Et chaste, austère, sans pâture,Triste vestale, elle mourraDans sa virginale ceinture,Qu’aucun, hélas ! ne dénoûra !
Quel succès .vous auriez, madame,Quand noblement vous cheminez,Si, dans le pays Franc, la femme…Portait la robe sur le nez !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources