Tout n’est pas rose, 1877
XXII. Sedan
I
Les Prussiens en haut, nous en bas ; la mitrailleFait de larges créneaux dans l’humaine muraille ;Nos cent mille guerriers, pris aux mailles de fer,Tombent broyés, hachés, pilés dans cet enfer ;Et le vieux roi Teuton jalouse, dans sa gloire,L’héroïsme vaincu, plus grand que la victoire.On veut mourir : voilà. Mourir farouche orgueilQui garde l’honneur sauf, scellé dans le cercueil,Qui fait qu’on est sanglant pour n’être point infâme,Et qui donne le corps pour ne pas livrer l’âme !
C’est pourquoi le boulet dans les sombres sillonsCouche les bataillons avec les bataillons ;C’est pourquoi le vaincu que le trépas enivreRougit la terre en fleur qui lui parle de vivre,Et que les lourds chevaux, mâchant l’acier du mors,Enfoncent leur sabot dans le ventre des morts !
Mais ces noirs escadrons qui roulent aux abîmes,Ces canons accroupis, rugissant sur les cimes,Ces caissons amputant les jambes aux blessés,Ces bombes éclatant, ces affûts fracassés,Ces corps aux quatre vents jetés par la tempête,Le râle des mourants, le chant de la trompette,Les hourrahs du vainqueur, les cris de ralliement,Sedan criblé d’obus, Bazeille au loin fumant,Ce calvaire d’illy, Golgotha de l’armée,Ces charges, ces assauts pour la patrie aimée,Ces chevaux éventrés, ces pelotons fauchésEt qui restent debout comme des blés penchés,La forêt de fusils qui mitraille et scintille,Le cloaque de sang qui trempe la cheville,Les cadavres gonflés sur la Meuse aux flots verts,Ces bras coupés, ces yeux hagards, ces fronts ouverts,Ces montagnes de chair livide, amoncelée,Cet enchevêtrement, cette affreuse mêléeQui saigne, qui se tord, qui beugle, qui gémit.Ce chaos, ce néant, dont Dieu même frémit,Ne fait pas, dans sa pompe horrible et bestiale,Digne encor de César la fête impériale ! —Et soudain, dans la plaine, au fond de ce mortier,Derrière les vaillants qui meurent, front altier,Dans la fumeuse arène où le carnage attire,Immense pilori de la France martyre,Bâillonnant tout à coup le noir combat hurlant,Aux créneaux d’un donjon surgit le drapeau blanc !
Monjoie et Saint-Denis ! France ! C’est l’oriflamme !Au féodal donjon, dans la nuée en flamme,C’est Turenne, ô soldats ! celui qui l’a planté !Le héros de Turkheim dans vos rangs s’est jeté :Gaulois ! comme à Denain ! Gaulois ! comme Bouvines !Chargez les mousquetons, roulez les coulevrines !Chasseurs de Reichshoffen, turcos de Wissembourg,Archers de Tolbiac et dragons de Fribourg,Salut au vieux drapeau, blanc de mille batailles !Trivulce, Duguesclin, Bayard, Condé, Xaintrailles,Le roi de Marignan et celui de PoitierSont avec vous !… Monjoie ! et guerre sans quartier !…Hélas ! hélas ! hélas ! cet étendard qui brilleDe Dantzig et Baylen est l’infâme guenille ;Et l’homme qui l’arbore au féodal donjon,Chargé d’un nom plus grand que le vôtre, ô Turenne !O Bayard ! ô Xaintraille ! ô Jeanne, la Lorraine !
II
Des râlements ; des pleurs ; du sang ; d’horribles plaies.Dans les flots, dans les bois, dans les blés, dans les haies,Des morts, des morts, des morts. — Près du soldat germain,Bœuf massif égorgé dans l’abattoir humain,Chasseurs, lignards, turcos, cuirassiers et zouaves,Convulsés, plus heureux, moins sacrés que ces bravesQui, par noirs pelotons, sur les chemins rompus,Bientôt, quand les corbeaux seront assez repus,Entre Strasbourg qui flambe et Metz enveloppée.Iront vers l’Allemagne à coups de plat d’épée,Ils dorment là, sanglants, mais vierges de l’affront !Ceux-ci comme une étoile ayant la balle au front,Hautains, morts les premiers, le sourire à la bouche ;Ceux-là plus mutilés, tragiques, l’œil farouche,Les poings crispés, l’injure aux dents, sur les charnierTombés désespérés, vaincus, et les derniers !La plupart encor verts, créés sains et robustes,Avec des bras puissants, avec de larges bustes,Pour les chastes labeurs et pour les grands effortsLa Guerre, qui ne boit que le sang chaud des forts,Réserve dans sa soif toujours inassouvie !Les jeunes pour la mort et les vieux pour la vie ! —Demain ils pourriront par milliers, et les roisQui font de ces moissons ne meurent qu’une fois !…
Ce que n’eût pas fait Dieu, même dans ses colères,
Un océan de pourpre où, tonnantes galères,Se heurtant à bâbord, se heurtant à tribord,Tournoyant, vomissant le feu par leur sabord,Ayant le sang pour flot, la bombe pour étoile,
La Mort pour capitaine et le drapeau pour voile,Quatre cents bataillons par l’aquilon roulés,Rouges d’écume, noirs de poudre, échevelés,Sombrant en pleine mer ou jetés à la côte,Combattant corps à corps et tombant côte à côte,S’étreignent sur la vague où plonge le vautour ;Abîme assez profond pour que, dans un seul jour,Avec ses étendards, ses glaives sanguinaires,Ses cent mille soldats et ses cinq cents tonnerres,Ses selles, ses fusils, ses tentes, ses caissons,Ses casques, ses affûts, son or, ses écussons,Son passé, son présent, son avenir de gloire,Un peuple tout entier, victime expiatoire,Y puisse s’engloutir sous le poids d’un forfait…
Deux hommes, deux vieillards, dans un instant l’ont fait !
Plus de nefs maintenant sur la mer empourprée ;Le silence, la nuit ; mais, au fond, démembrée,Sur un gravier de plomb, dans ce fossé de sangQui restera toujours ouvert et frémissant,La France des vieux rois, des Montagnards augustes,La mère des Dantons et des Philippe-Augustes,Qui délivra la terre et vainquit Attila,L’ouvrière de Dieu, la chevalière est là !…Sur le lac sépulcral brille l’épave blême ;Et tandis que ses fils, de leur soupir suprême,Font fumer lentement le calice vermeil,La Géante s’étend pour l’éternel sommeil,Le cou sur un canon, les reins sur la mitraille ;Et les voleurs de mort, requins de la bataille,Déjà flairent sa chair dans le gouffre béant,Quand tout à coup, sur elle, au bord de ce néant,Sur l’entonnoir sinistre où nage l’hécatombe,Sur ce déluge noir, sans arche et sans colombe,Sur l’océan creusé dans le ventre des montsDont la vague sanglote en roulant ses limons,Sur ces pleurs, sur ces deuils, sur ces tombes austères,Sur ces volcans éteints dont bavent les cratères,Hurlant, ivre de sang, cynique, sans remords,Achevant les mourants et retuant les morts,Essoufflant les clairons, du haut de la falaise,Sur la France descend la grande Marseillaise !
Mac-Mahon ! Marguerite ! en avant et sabrez !Wimpfen mêle tes cris à ces accents sacrés !Ceux qu’on entend rugir sur la sombre colline,C’est Dumouriez, Marceau, Jourdan, Joubert, Custine !Voici l’homme d’Arcole et celui de Fleurus,Debout et combattez, légions de Varus !Douay, Ducrot, Lebrun, montrez votre vaillanceAux vainqueurs de Jemmape, aux vaincus de Mayence !Grenadiers d’Italie et voltigeurs du Rhin,A l’assaut ! Et tonnez, géants au cou d’airain !…O morts, relevez-vous dans la plaine brumeuse,Voilà Hoche et Kléber, les preux de Sambre-et-Meuse !Qui meurt sans triompher n’a pas assez vécu !…Hélas ! hélas ! hélas ! sur la noire montagne,C’est la fille du Hun, c’est la dure AllemagneInsultant au vaincu !
148 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources