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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Cantiques, hymnes, etc.

Le cantique d’Ezechias

Ego dixi : Indimidio dierum, etc.

Racan· 60 vers

J’ay dit, lors que j’ay veû que mon âge penchantD’un cours précipité tomboit dans son couchant :Il me faut donc quitter la lumiere du monde !Une nuit sans matin, un dormir sans réveil,Raviront à mes yeux la clarté du soleil,Et les œuvres de Dieu sur la terre et sur l’onde.

Ces lieux où son amour a charmé tous mes sensN’auront donc plus de moy d’offrande ni d’encens !C’est inutilemeut que mon esprit se flate ;Je ne serviray plus mon Sauveur et mon Roy ;Ma lumiere est éteinte, et ce n’est plus pour moyQue le soleil se leve aux rives de l’Eufrate.

Mon nom est effacé du livre des vivans !Ma cour ne verra plus ces infames suivansDont la feinte amitié rend la foule importune ;Et je sors aussi nud de mes riches maisonsQue sortent les bergers de dessous les gazonsOù le ciel en naissant confine leur fortune.

Mes jours sont achevez ; un sevére destinApproche de si prés leur soir de leur matinQu’à peine ma fusée est à demy retorse ;Un feu plus devorant qu’un lion affaméSe nourrit de mon sang, et mon sang consuméConsume aveque luy ma chaleur et ma force.

C’est en vain qu’au pouvoir qui regne dans les cieuxJ’éleve incessamment ma parole et mes yeux,Dans la crainte qui tient ma raison asservie ;De ses graces en vain j’implore le support :Luy qui si justement me condamne à la mort,Pourroit-il justement me redonner la vie ?

Il a pû, son pouvoir n’a rien de limité,Il a pû me sauver, et sans iniquitéIl a pû redonner ma vie à ma priere ;Pour marque que là haut mes vœux sont octroyez,Et qu’il me rend les jours que j’ay mal employez,Il veut que le soleil rebrousse sa carriere.

De nos ennuis passez chassons le souvenir,Et chassons avec eux la peur de l’avenir ;Il nous faut tout sujet d’amertumes éteindre :Puisqu’un Dieu si benin tient luy seul en ses mainsCe qui donne la vie et la mort aux humains,L’on a plus de raison d’esperer que de craindre.

Cet effet merveilleux, qui ne vient que de luy,Doit rassurer ma peur et consoler l’ennuyDont la longueur rendoit mes plaintes legitimes :Pour remettre en repos mon cœur triste et contrit,Et guerir à la fois mon cœur et mon esprit,Veut-il pas que son Fils se charge de mes crimes ?

Seigneur, ceux qui seront dans la tombe reclusDans leur obscurité ne t’appelleront plusLe soleil des esprits et l’auteur des merveilles ;Pour chanter tes bontez, qui prennent soin des rois,Pour te voir en ton throsne, et pour ouïr tes loix,Ils n’auront plus alors de voix, d’yeux ni d’oreilles.

Tandis que nous vivons, tu permets à nos sensD’admirer les effets de tes bras tout-puissans,Si cheris dans la paix et si craints dans la guerre ;Si les siecles passez les virent exalter,Les futurs entendront tes merveilles chanterAux derniers des mortels qui peupleront la terre.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources