Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Cie Pseaume
Domine, exaudi orationem meam, et damormeus, etc.
Seigneur, écoute ma priere,Et si ton cœur en est touché,Ne permets que, pour mon peché,Ta grace m’oste sa lumiere ;Ren moy le bonheur que j’attens.Tu sais que j’ay mis de tout tempsMon espoir en ton assistance.Mes yeux sont épuisez de pleurs,Et mon cœur n’a plus de constanceA l’espreuve de mes douleurs.
Ma force n’est plus animée,Mon teint a changé de couleur,Ce qui me reste de chaleurS’en ira comme une fumée ;Ce grand feu que j’ay ressentiSe verra bien-tost amortiDans mon corps, déja froid et blesme,Comme en un tizon alluméLa braize s’esteint d’elle-mesmeAprés qu’elle l’a consumé.
Mes lèvres, seiches et ternies,Témoignent assez ma langueur ;Il me reste moins de vigueurQu’aux fleurs que l’automne a fanies ;Rien ne me sauroit soulager ;Du boire comme du mangerJe perds la memoire et l’envie,Et pense que cet alimentEst moins pour alonger ma vieQue pour alonger mon tourment.
En ces miseres incurables,Je sens mes os percer ma peau ;Ceux qui seichent dans le tombeauNe me sont gueres dissemblables ;Au desert le plus écartéL’ennuy dont je suis tourmentéCherche la solitude et l’ombre ;Et, dans ce lieu qui m’est si doux,J’imite l’humeur triste et sombreDes pelicans et des hiboux.
Quand la nuit au lit nous rappelle,Et que ses appas innocensCharment nos soucis et nos sens,C’est quand ma peine renouvelle.L’horreur que j’ay de mon pechéMe retient tout le jour cachéComme un passereau solitaire ;Mais mon souvenir, en tous lieux,Pour m’empêcher de m’en distraire,Me le remet devant les yeux.
Le plus grand regret qui me presseMe vient de t’avoir offensé ;Depuis que tu m’as delaisséJe voy que chacun me delaisse ;Ceux que je taschois d’obligerSont les premiers à m’outrager ;Et ce qui m’est le plus estrangeEst de voir ces lasches espritsDont j’ay receu tant de louangeN’avoir pour moy que des mépris.
Quelque avis que je puisse prendreJ’adjouste malheurs sur malheurs ;Je ne m’abreuve que de pleurs,Ni ne me nourris que de cendre,Et croy, par cette austerité,De faire qu’enfin ta bontéM’accordera son assistance,Et que tes courroux attendrisDonneront à ma penitenceCe qu’ils refusent à mes cris.
Parmi ces orages sans nombreJe voy, sans en pouvoir jouir,Mes plus beaux jours s’évanouir,Et ne me laisser que leur ombre.Nos honneurs les plus éclatansPassent en aussi peu de tempsQue font les fleurs et la verdure ;Mais ton nom sera glorieuxAutant à la race futureQu’il fut au temps de nos ayeux.
Ta bonté, qui pour nous sommeille,Verra lors nostre affliction ;Lors les miseres de SionArriveront à ton oreille.Les larmes me viennent aux yeuxQuand je considere ces lieuxOù l’on celebroit ta louange,Et voy des plus grands bastimensPesle-mesle parmi la fangeLes sommets et les fondemens.
Un jour ces rois dont la puissanceDispose du sort des mortelsViendront en foule à tes autelsT’y vouer leur obéissance ;Et ces miserables maisons,Dont à peine sous les gazonsOn remarque aujourd’huy la place,Se remettront en leur splendeur,Et ne se verra plus d’audaceQui n’y revere ta grandeur.
Nos peurs seront évanouiesPar ces miracles apparens ;Autant des petits que des grandsLes prieres seront ouies ;Et ces biens qu’on n’ose espererEn tous lieux feront admirerTes graces incomprehensibles,Et feront qu’au temps à venirLes ames les plus insensiblesEn garderont le souvenir.
Quoi qu’ait de beau la voix des angesSa douceur ne te fera pasMépriser d’ouir icy basLes hommes chanter tes louanges ;Et ton ordinaire bonté,Les tirant de captivitéAprés tant de peines souffertes,Fera voir à tous les humainsQue leur salut, comme leurs pertes,Sont également en tes mains.
Ta gloire, chere à nos oreilles,Sera lors aux bouches de tous.Jamais l’on ne vit parmi nousTant de joye et tant de merveilles.Nous verrons les plus obstinez,Par ton saint Esprit ramenez,Cesser de nous faire la guerre,Et verrons reluire en tous lieuxUne mesme foy sur la terreComme un mesme soleil aux cieux.
Mais, durant mes longues tristessesMon âge abregera son cours ;Je verray la fin de mes joursAvant l’effet de tes promesses.Au moins accorde-moy le tempsDe jouir du bien que j’attensPour satisfaire à mes envies.Tu sais le peu d’égalitéQu’a la plus longue de nos viesAveque ton éternité.
Toy seul precedes toute chose,De toy seul le commandementEst l’invisible fondementSur qui le monde se repose ;Mais ce grand tout, où les humainsAdmirent l’œuvre de tes mains,Ces beautez toûjours renaissantes,Qu’on ne peut assez estimer,Un jour ne seront pas exemtesDu feu qui les doit consumer.
Ce superbe élement de l’onde,Qui, s’élevant jusques aux cieux,Semble encore estre glorieuxDu naufrage de tout le monde,De l’Orient en OccidentNe sera qu’un brazier ardent ;L’on verra brûler ses balenesOù l’on voit noyer nos vaisseaux,Et dedans ses humides plainesFloter des flâmes pour des eaux.
La terre, qui semble assuréeDessus sa propre pesanteur,Bien que luy-mesme en soit l’auteur,Verra la fin de sa durée ;Ce feu, de son embrazement,Fera flamber égalementEt les forests et les muraillesEt, brûlant l’acier et le fer,Ira jusques dans ses entraillesDécouvrir le brazier d’enfer.
Alors le soleil et la lune,Et tous les feux du firmament,Joindront en ce dernier momentToutes leurs lumieres en une ;Le ciel, comme un habit trop vieux,Se verra lors changer en mieux ;Les elemens les doivent suivre,Et les astres les plus constans ;Mais tu dois à jamais survivreLe monde, la mort et le temps.
Là, selon ta grace promise,Ton incomparable bontéComblera de felicitéLes vrais enfans de ton Eglise ;Loin du monde et de ses plaisirs,De qui les profanes desirsFaisoient rougir ces belles ames,Tu les mettras en un sejourOù l’on ne brusle d’autres flâmesQue de celles de ton amour.
190 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources