Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Ciie Pseaume
Benedic, anima mea, Domino, etc.
Esprit toujours vivant, digne ouvrage de Dieu,Qui, sans forme et sans lieu,As animé mes yeux, ma bouche et mes oreilles,Au-dessus de mes sens, mon ame, éleve-toy,Pour chanter des merveillesQue nous ne connoissons que par la seule foy.
Quand nos voix, s’élevant, auront de sa grandeurCelebré la splendeur,Chantons d’un ton plus doux sa clemence infinie,Et publions par tout que jamais sa bontéNe paroist desunieDe sa toute-puissance et de son équité.
S’il regarde en pitié mon vieil âge mourant,La sante qu’il me rendPar le chaud ni le froid jamais ne se déregle ;Et d’un vol aussi haut comme il est glorieux,Me rend pareil à l’aigle,Qu’on voit se rajeunir pour s’élever aux cieux.
Celuy dont les travaux eurent tant de longueur,Moyse, dont le cœurMesprisa la fureur de la terre et de l’onde,Voit pour sa recompense, et pour comble d’honneur,Sa troupe vagabondeVieillir dans le repos, la gloire et le bonheur.
La pitié que mon Dieu ressent de nos langueursModère ses rigueurs,Calme de son courroux la juste vehemence ;Pour nous il a souvent des sentimens humainsD’amour et de clemence,Et ne tient pas toûjours la foudre dans ses mains.
Il ne punit jamais nostre infidelitéComme elle a merité ;Dés nos premiers remords sa fureur se resserre ;Et les cieux ne sont point ni si grans, ni si hautsAu dessus de la terre,Que ses graces le sont pardessus nos defauts.
Le levant du soleil est moins loin du couchantQue l’ame du méchantDes faveurs qu’on reçoit de sa bonté profonde ;Le pere a moins d’amour pour un fils genereuxQue le Sauveur du mondeN’en eut pour des ingrats quand il mourut pour eux.
Il connoist le neant d’où naissent les humains,Puisque ses propres mainsLes ont jadis créez de poussiere et de boue ;Il connoist leur foiblesse, et sait de quel méprisLa fortune se jouëDe tous les grans desseins que forment leurs esprits.
L’homme pendant sa vie est pareil à la fleur,Dont la vive couleurEst autant sur la terre inutile que vaine,Et, lorsque dans la tombe il sera consumé,L esprit avecque peineReconnoistra le corps qu il avoit animé.
Dieu, qui dans nos esprits ne voit que changement,De moment en momentExcuse ce défaut dont il connoist la cause ;Et, voyant que le vice est si commun à tous,Jamais ne se proposeDe changer en mépris l’amour qu’il a pour nous.
Il promit aux eleus que leur posterité,Vivant dans l’equité,Possederoit toûjours la fortune prospere,Et qu’il feroit jouir du fruit de ses bontezCeux qui, comme leur pere,Dans ses commandemens bornent leurs volontez.
Esprits qui possedez dans la source du jourL’objet de vostre amour,Qui seuls de l’Eternel avez la connoissance,Apprenez aux mortels à chanter son pouvoirEt sa magnificence,Que leurs foibles esprits ne peuvent concevoir.
Vous, Vertus, qui donnez aux feux du firmamentL’ame et le mouvement,Anges de qui le glaive est la terreur du vice,Qui faites redouter aux plus audacieuxSa divine justice,Celebrez ce seul Roy de la terre et des cieux.
Et vous, qui jour et nuit priez dans sa maison,Et qui, dans l’oraison,Elevez jusqu’au ciel vostre amoureuse flâme,Embrasez tous mes sens de vos saintes ardeurs,Et faites que mon ameA jamais de sa gloire admire les grandeurs.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources